Critiques

Le Petit Cercle de craie : Conte délicat pour ados allumés

Patrick Simard

Le Petit Cercle de craie, c’est d’abord celui de Bertolt Brecht, qui signait en 1945 la version originale de ce conte, Le Cercle de craie caucasien, portant entre autres sur l’égalité des êtres humains toutes classes sociales confondues, ce qui n’est certainement pas étranger aux allégeances politiques de l’auteur. C’est aussi, en quelque sorte, celui de Salomon, puisque la fin du récit fait écho à l’illustre jugement du roi d’Israël portant sur le bambin dont deux femmes prétendaient être la mère. Le Petit Cercle de craie, production venue du Saguenay pour être présentée à la Maison théâtre, est enfin celui de Sara Moisan qui, en plus de l’interpréter sur scène avec son comparse Christian Ouellet, a elle-même tiré de l’œuvre de Brecht un délicieux spectacle de théâtre d’objets.

3-petitcercle_3Patrick Simard

La servante Groucha aura bien des obstacles à franchir pour sauver l’enfant du gouverneur assassiné par des révolutionnaires, et de son épouse, ayant fui la rébellion en abandonnant son rejeton avec moins de regrets qu’elle en avait à laisser ses robes et ses fourrures derrière elle. Parmi les écueils ponctuant son épopée, elle devra se battre contre un soldat, faire un détestable mariage de raison, traverser un ravin sur un précaire pont de bois pour enfin aboutir devant un juge, réclamant, au détriment de la mère biologique indigne, le droit d’adopter pour de bon le poupon auquel elle s’est tant dévouée et attachée.

Le récit est donc construit sur le modèle éprouvé de la quête. Pourtant, on aurait tort de s’imaginer une suite haletante de péripéties digne d’un Indiana Jones ou d’un de ses avatars contemporains. Non seulement le texte de Brecht ne s’y prêterait probablement pas très bien, mais surtout la compagnie de théâtre d’objets la Tortue noire a de toute évidence choisi de ne pas sous-estimer le public de 12 à 17 ans auquel est destiné le spectacle.

Sara Moisan le considère manifestement comme un auditoire constitué de jeunes esprits allumés et capables de porter attention à une histoire bien menée, amusante par moments, et ce sans que l’on doive les abrutir à grands coups de boutades, de références anachroniques, de vocabulaire esquinté ou de gestuelle burlesque. Non que l’un ou l’autre de ces procédés soit condamnable en soi, mais il serait navrant d’y recourir systématiquement comme à une formule universelle, une panacée à administrer aux jeunes en toutes circonstances, les bombardant ainsi de stimuli comiques afin de marchander la précieuse attention de cette génération née avec une tablette électronique au bout des doigts. Ici, on a décidé de faire confiance aux adolescents et le silence attentif qui régnait dans la salle lors de la première représentation du Petit Cercle de craie ne mentait pas : ce pari est remporté.

le-petit-cercle-de-craie_3-photo_patrick-simardPatrick Simard

D’ingénieuses trouvailles

Il faut dire que malgré la sobriété du jeu, le tempo modéré des chansons ponctuant l’action et le rythme relativement lent du spectacle, celui-ci fait preuve d’une ingéniosité captivante en ce qui concerne les objets – souvent détournés de leur usage original – utilisés pour raconter l’histoire. Ainsi, par exemple, une boîte de bois renversée sur le côté et au fond de laquelle on installe un livre ouvert sur une magnifique photographie d’un paysage montagneux devient l’écrin parfait où déposer une maison miniature. L’effet suscité par cet environnement pittoresque en modèle réduit est absolument charmant.

La Tortue noire propose aussi de jolies synecdoques, telles la représentation d’un soldat par une simple paire de bottes, celle d’un juge par un buste de plâtre ou encore celle de Groucha par un masque. Ces nobles raccourcis viennent prêter main forte aux deux uniques interprètes qui se déploient en de multiples protagonistes tout en orchestrant les mouvements des nombreux éléments servant tant de décors et d’accessoires que de personnages. Ces conteurs-comédiens peuvent donc ainsi nous offrir une œuvre fluide et toute en finesse.

Le Petit Cercle de craie

Texte: Bertolt Brecht. Adaptation: Sara Moisan. Mise en scène: Sara Moisan et Christian Ouellet. Scénographie et accessoires: Sara Moisan et Martin Gagnon. Éclairages: Alexandre Nadeau. Costumes: Guylaine Rivard. Musique: Guillaume Thibert. Avec Sara Moisan et Christian Ouellet. Une production de la Tortue Noire. À la Maison Théâtre jusqu’au 13 novembre 2016. À la Maison des arts de Laval, à l’occasion de la Rencontre Théâtre Ados, le 17 avril 2018. Aux Gros Becs du 25 au 27 avril 2018.

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