Critiques

Trois petites sœurs : Quand frappe la fatalité

François-Xavier Gaudreault

Soyons candide : le sujet abordé par la plus récente création de Suzanne Lebeau, soit la mort d’une fillette et les répercussions de celle-ci sur sa famille, peut susciter une certaine appréhension. Bien sûr, il y a présomption que la vétérante de l’écriture jeunesse, qui a déjà traité du rapport amour-haine entre frères et sœurs (Gretel et Hansel) et des enfants soldats (Le Bruit des os qui craquent), entre autres thèmes à la fois audacieux et délicats, saura faire preuve de sensibilité, de mesure et d’intelligence dans sa façon d’approcher cette tragique réalité. Pourtant, une question demeure, et la dramaturge la pose elle-même : faut-il exposer le jeune public à des préoccupations aussi sombres ? Ne doit-on pas préserver sa bien-heureuse insouciance et lui révéler plutôt les beautés du monde et de la vie?

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Face à ce questionnement légitime, osons humblement proposer les considérations suivantes. D’abord, l’un n’exclut pas forcément l’autre. Il est notamment beau et touchant de constater, dans Trois petites sœurs, la solidarité familiale qui entoure la jeune Alice, cadette d’une fratrie de trois filles, terrassée par le cancer. Ensuite, ce type de sujets, contrairement à beaucoup d’autres, semble engendrer – ou peut-être révéler… – un certain clivage entre l’auditoire adulte, hanté par ses propres frayeurs et ses expériences douloureuses, et les jeunes spectateurs, curieux de découvrir la vie dans toutes ses dimensions, même les plus tristes. Chose certaine, lors de la première représentation, surtout les adultes avaient la larme à l’œil et le mouchoir à la main.

Un drame non édulcoré

Il est à prévoir que bien peu de parents sortiront indemnes de ce spectacle qui aborde la perspective cauchemardesque de la perte d’un enfant à la suite d’âpres souffrances. D’autant plus que Suzanne Lebeau ne fait pas de compromis. À aucun moment il n’y a espoir que la gamine de cinq ans ne guérisse de son cancer : son trépas est annoncé dès le début par le personnage d’Alice elle-même, qui est présente sur scène, comme dans le cœur de ses proches, au-delà de la mort. En outre, la maladie imprègne chaque scène du spectacle. Même les deux semaines de vacances idylliques qui ont précédé le diagnostic servent à présenter les premiers symptômes du mal qui aura raison de l’enfant.

trois_petites_soeurs_10_photo-par_francois-xavier_gaudreaultFrançois-Xavier Gaudreault

Il serait, par ailleurs, bien vain d’espérer de la mise en scène de Gervais Gaudreault qu’elle allège le ton et l’ambiance de la production. Le sol et le mur du fond de la scène sont nus et monochromes. Hormis une corde à danser en guise de seul accessoire, rien ne vient distraire le regard du spectateur du drame qui se joue devant lui. Manifestement, on a voulu laisser toute la place à l’humanité profonde du texte, relatant avec justesse et finesse la réaction des différents membres de la famille face aux diverses étapes de la maladie.

Cet objectif est certes louable, mais il résulte de ce choix une intensité un brin monolithique qui affecte le caractère digeste du spectacle. Alors que la surenchère de projections vidéo superfétatoires affublant les scènes québécoises depuis plusieurs années est certainement un motif valable d’exaspération, que ne donnerait-on pas, ici, pour qu’une image de muguet, par exemple, apparaisse au fond de la scène lorsqu’on raconte que les sœurs aînée et benjamine en ont apporté un bouquet à celle appelée par le sort à quitter leur trio. Le climat relativement austère régnant sur la scène des Trois petites sœurs se trouve tout à l’opposé de celui créé par Marie-Christine Lê-Huu pour parler de la mort d’un parent dans Ma mère est un poisson rouge, présenté le mois dernier dans la même enceinte.

Saluons par ailleurs la judicieuse attribution des rôles de fillettes à des comédiennes d’une taille nettement inférieure à celle des deux acteurs campant les parents. Ce choix accroît beaucoup le réalisme de la représentation de cette famille, unie jusque dans les couleurs assortis de leurs vêtements, attirail qui concourt à exprimer l’harmonie qui règne entre ces cinq individus. Car cinq ils étaient et cinq ils resteront, malgré le départ prématuré de l’une d’entre eux. La mémoire de la petite Alice survivra dans le cœur de ceux qui l’ont aimée. Pour exprimer cela, l’auteure a certainement trouvé, pour reprendre les termes de la petite fille, «les bons mots et les bons silences».

Trois petites sœurs

Texte : Suzanne Lebeau. Mise en scène : Gervais Gaudreault. Costumes : Sarah Lachance. Scénographie : Stéphane Longpré. Éclairages : Dominique Gagnon. Environnement sonore : Diane Labrosse. Avec Émilie Dionne, Catherine Leblond, Émilie Lévesque, Simon Rousseau et Agathe Lanctôt. Une production du Théâtre Le Carrousel. À la Maison Théâtre jusqu’au 3 décembre.

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