Critiques

Blink : L’amour selon ses propres règles

Laurence Dauphinais

Avec cette pièce de l’auteur anglais Phil Porter, le Théâtre La Bête humaine questionne la relation amoureuse au temps du numérique. Parce qu’il n’y a pas qu’une seule forme d’amour possible entre deux personnes.

Sophie et Jonas partagent des points communs mais ils ont surtout deux vies différentes. La première a été élevée aux Îles-de-la-Madeleine par un père très présent, le second dans une secte religieuse, coupé du monde moderne, où les enfants doivent travailler sur la ferme communautaire. Ces deux êtres décalés, inadaptés aux normes sociales actuelles, nous ressemblent finalement plus qu’on pourrait penser. «L’amour, c’est ce que tu as envie que ce soit», dit Jonas en préambule à leur histoire. Leur premier contact passe par un écran que Jonas reçoit, un jour, par la poste. Sans savoir qui est cette femme qui vit sa vie en direct devant lui, il va l’apprivoiser jusqu’en devenir complètement obsédé. L’un étant l’observateur de l’autre et l’autre étant observé quotidiennement par le premier, ils y trouvent chacun leur plaisir et leur bonheur. Ils se côtoient au quotidien, se suivent, vivent et s’aiment en parallèle, sans jamais se parler, ni se rencontrer. Ensemble, ils inventent une relation originale, un amour à leur façon.

Laurence Dauphinais

Les spectateurs doivent enlever leurs chaussures avant d’entrer dans la salle, ils peuvent prendre un café et quelques biscuits après avoir écrit leur prénom sur une étiquette, collée ensuite sur leur veste. Des chaises en demi-cercle font face à deux rangées de fauteuils. On a l’impression d’assister à une réunion des AA. On s’assoit où on veut, alors que les comédiens se glissent parmi les spectateurs. On est constamment au milieu de l’action, et parfois même pris à partie par les deux protagonistes. À travers leurs silences maladroits et leurs hésitations embarrassantes, ils racontent leur passé, leur vie, leur histoire, comme deux monologues qui s’enchevêtrent l’un dans l’autre jusqu’à ne faire qu’un.

La mise en scène de Charles Dauphinais ajoute une dimension intime à ce texte drôle et touchant, qui reste parfois trop superficiel. L’intérêt de cette production tient surtout dans la force d’interprétation d’Olivia Palacci et de Yannick Chapdelaine, qui signe aussi la traduction. Leur jeu est aussi troublant qu’attendrissant, leur conviction semble inébranlable, même à deux pouces des spectateurs. Leur intense complicité renforce le réalisme de l’histoire.

Laurence Dauphinais

Blink traite aussi de notre rapport à la curiosité malsaine et au voyeurisme. Les deux personnages déballent leur vie, sans pudeur, avec beaucoup de naïveté. On a envie d’en savoir plus, de connaitre l’issue de cette relation ambigüe, de cet amour virtuel. La chute ne pourrait être que banale à la manière d’un conte de fée, mais là encore, les deux âmes complices trouvent une dernière issue poétique pour démontrer que l’amour s’adapte aux règles de chacun.

Blink

Texte : Phil Porter. Traduction : Yannick Chapdelaine. Mise en scène : Charles Dauphinais. Scénographie et costumes : Odile Gamache. Éclairages : Renaud Pettigrew. Musique : Francis Gagnon. Avec Olivia Palacci et Yannick Chapdelaine.Une production du Théâtre La bête humaine. Au théâtre Prospero jusqu’au 4 février 2017.

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