Critiques

Petite fête chez Barbe bleue : D’effrayantes réjouissances

Mathieu Dupuis

Le conte de la Barbe bleue, publié par Charles Perrault en 1697, constitue indéniablement une source d’inspiration importante pour Joël Da Silva. En 1989, il signait et interprétait lui-même le solo La Nuit blanche de Barbe-bleue, présenté par le Théâtre de Quartier. C’est en revanche au sein de sa propre compagnie, le Théâtre Magasin, qu’il a créé Petite fête chez Barbe bleue. Offert au public lors du Festival Les Coups de théâtre en 2012, celui-ci reprend le même thème en lui prêtant une forme différente.

Mathieu Dupuis

Cette pièce à plusieurs personnages est d’abord l’histoire de Blanche, éprise de lecture et friande de frissons, deux appétits comblés par son conte favori, La Barbe bleue. Un soir où ses parents l’ont laissée à la maison, en charge de son tout petit frère Benoît, elle s’imagine être conviée à une fête au château de Barbe-bleue par le tyran lui-même, encouragé en ce sens par sa servante Méthode. Blanche, qui ne demande rien de mieux que de braver les dangers imaginaires, accepte volontiers l’invitation. Cette gamine dégourdie, qui rappelle vaguement Fifi Brindacier par son assurance délicieusement frondeuse, s’avère vigoureusement campée par Élodie Grenier.

Il en va tout autrement du Barbe bleue proposé. Plutôt qu’à un mâle alpha terrifiant et sanguinaire, c’est plutôt à un pâle faible d’esprit aux tendances schizophréniques que Blanche devra échapper lorsqu’elle aura, contre les recommandations qui lui auront été faites par le maître de maison, ouvert la porte de la chambre où sont entreposés les cadavres de sept châtelaines successivement trucidées.

Mathieu Dupuis

Rêves et fantasmes

Bien que le rythme du récit ne soit pas toujours soutenu, la mise en scène, misant sur les couleurs, les mouvements et usant de différentes techniques telles les ombres chinoises et les marionnettes, sait pimenter la production. Autre élément intéressant: le personnage d’Anne, la sœur chargée de guetter l’arrivée des frères de la huitième et dernière compagne de l’assassin dans l’histoire originale, est ici transformée en animatrice de télévision, bien plus préoccupée par son émission que par le sort de Blanche.

Psychiatres et psychanalystes auraient sans doute fort à dire sur, d’une part, l’attirance implicite qu’éprouve la jeune demoiselle pour l’homme mûr qu’est Barbe bleue (qui, hélas, répond à ses pulsions et se révèle être, plus encore que pédophile, franchement psychopathe), puis sur, d’autre part, le fait que ce tueur en série finit par chercher du réconfort au biberon – peut-on ne pas y voir un métaphorique sein? – que lui tend sa gouvernante. Que dire de la mise en abyme finale octroyant un rôle prépondérant à un rêve à l’intérieur d’un autre ? En effet, un appareil mis au point par Méthode, pouvant décoder les songes des bébés, permet au petit Benoît, dont le corps est prolongé par cette même machine, de pourfendre le vilain à l’aide d’une toute petite épée.

Mathieu Dupuis

Si ce dénouement plutôt inopiné peut laisser perplexe, il semble pourtant avoir bien plu au jeune public qui assistait à la première représentation du spectacle à la Maison Théâtre, cet auditoire accordant sans doute un grand crédit à l’originalité et à la drôlerie de cette conclusion. Et si d’aucuns éprouvaient la crainte que les spectateurs ne tirent de Petite fête chez Barbe bleue qu’un plaisir vide d’apprentissages, qu’ils soient sur le champ rassurés : les sept morales de l’histoire sont pédagogiquement énumérées par la triomphante fabulatrice en guise de conclusion.

Petite fête chez Barbe bleue

Texte, mise en scène, scénographie et musique : Joël Da Silva. Éclairages : Martin Boisjoly. Costumes : Marianne Thériault. Assistance au mouvement : France Pepin. Avec Patrick Beauchemin, Élodie Grenier et Isabel Rancier. Une production du Théâtre Magasin. À la Maison Théâtre jusqu’au 29 janvier.

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