Critiques

Assoiffés : Le garçon qui parlait pour ne pas mourir

Jean-Charles Labarre

Murdoch, 16 ans, est bien ancré dans le réel québécois. Il se lève à la sonnerie du réveil, attend l’autobus, suit – ou ne suit pas – les cours de son école secondaire, sacre, s’oppose à ses professeurs, joue de la batterie. Ses parents sont plutôt compréhensifs et tolérants, et pourtant, comme tous les adultes, totalement étrangers à sa soif de vivre. Murdoch a quelque chose des adolescents de Ducharme. Il a soif : d’idéal, de poésie, d’exister par lui-même. Mais il ressemble surtout à tous ses frères en révolte dans l’œuvre de Wajdi Mouawad.

Jean-Charles Labarre

Créés avec grand succès par le dramaturge libano-québécois en 2005, en collaboration avec le maître d’œuvre du Théâtre Le Clou, Benoît Vermeulen, voilà que Murdoch, Norvège et Boon revivent incarnés dans une nouvelle (et convaincante) distribution. Ils n’ont pas vieilli. Leur besoin d’infini, leur quête de sens, leur rejet de la platitude du quotidien nous touchent encore. Et la force de conviction, la gaieté impertinente, l’insolente jeunesse de Murdoch devrait rejoindre le public adolescent du Théâtre Denise-Pelletier

Comme souvent chez l’auteur d’Incendies, le scénario entrelace leurs destinées singulières et pourtant fraternelles. Dans cette trame en ligne brisée, entre fiction et réel, les trois personnages évoluent sur des voies parallèles. Ils ne vivent pas au même moment. Ils ont tous 16 ans, mais pas en même temps.

Des questions auxquelles personne ne répond

Ils ne dialoguent pas, ne se rencontrent pas vraiment. Ils monologuent. Parler à perdre haleine, comme s’il allait cesser de vivre en arrêtant de parler, voilà ce qui caractérise Murdoch dès le moment où il se réveille. «Non, j’me tairai pas», crie-t-il. Il n’est que questions auxquelles les adultes ne répondent pas : Pourquoi se lever le matin? Qu’est-ce que ça veut dire être vivant? Il est en révolte contre tout, mais signe que l’enfance est encore proche, il se plie finalement à ce qu’on lui demande  et enfile les vêtements que lui tendent ses parents, tout en hurlant qu’il ne le fera pas…

Norvège n’est pas vraiment son double féminin. Elle n’est au demeurant  pas réellement un personnage. Jouée, ou plutôt dansée par Rachel Graton, elle apparaît comme  l’incarnation, transparente et fragile, de son aspiration à la beauté. Le thème de l’amour n’est d’ailleurs présent que par la mort, dans laquelle on voit le garçon et la fille fondus, plutôt qu’enlacés l’un dans l’autre.

Jean-Charles Labarre

Le véritable alter ego du bouillant garçon, c’est Boon. Mais pas l’«anthropologue judiciaire» qui est chargé de déterminé l’identité du jeune noyé.  C’est  l’adolescent qu’il a été et qui partage son humour, son besoin de beauté et de sacré. Si Philippe Thibault-Denis est magnifique dans sa fougueuse vitalité, Francis La Haye convainc par son agilité, sa finesse, la précision de son jeu.

L’œuvre de Mouawad est un extraordinaire vivier d’images, et les concepteurs du Clou y ont largement puisé.  Dans la mise en scène de Vermeulen, au rythme rapide, baignée de noir, de blanc et de rouge, les tableaux se succèdent, visuellement forts et réussis : l’eau de la douche faite de stries lumineuses, les masques menaçants des parents, le film qui défile pour illustrer le mouvement de l’autobus, le rouge aveuglant et lumineux de la porte de Norvège, l’église et ses 16 bougies, le visage de Murdoch se fondant peu à peu en une face de noyé. Et la fameuse pieuvre (de plastique ?) que Norvège s’extirpe littéralement du ventre. Hum… À la fin, c’est cependant la photo de l’arbre qui s’impose,  comme une victoire sur le mal et la mort.

Assoiffés n’est peut-être pas la pièce la plus achevée de Mouawad. Mais sur le plateau du Théâtre Denise-Pelletier, on est bien dans son univers à la fois lyrique et baroque, généreux et prosaïque. Celui d’un écrivain toujours en recherche, entre des racines et l’ailleurs.

Assoiffés

Texte : Wajdi Mouawad. Mise en scène et collaboration au texte : Benoît Vermeulen. Scénographie et costumes : Raymond Marius Boucher. Maquillages : Suzanne Trépanier. Éclairages : Mathieu Marcil. Environnement sonore : Nicolas Basque. Vidéo : Martin Lemieux, Pierre Laniel. Avec Rachel Graton, Francis La Haye, Philippe Thibault-Denis.  Une production du Théâtre Le Clou, présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 25 février 2017.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *