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Critiques

Les Passants : Pièce d’identités

Sylvain Sabatié

Paroles, langues et points de vue s’entrecroisent dans la pièce Les Passants, mise en scène par Jean Stéphane Roy d’après un texte de Luc Moquin, à l’image du terreau bilingue dans lequel ce spectacle a pris forme.

Collaboration inédite entre la Great Canadian Theatre Company (GCTC) et le Théâtre la Catapulte, ce projet de théâtre bilingue a été lancé en 2012 par Robert Metcalfe, directeur artistique de Prairie Theatre Exchange (PTE) à Winnipeg. Sur son initiative, trois compagnies anglophones s’associent à trois homologues francophones dans le but de créer une nouvelle œuvre qui sera partagée dans les deux langues.

Sylvain Sabatié

Plutôt que d’alterner représentations en anglais et en français, comme l’ont fait celles de The Flats au PTE et au Théâtre Cercle Molière, en janvier à Winnipeg, ou le feront celles de Do This In Memory of Me / Fais Ceci en Mémoire de Moi entre L’Unithéâtre et Northern Light Theatre en 2018, à Edmonton, Les Passants font le pari des représentations en français surtitrées en anglais. Une gageure pour les producteurs, car le théâtre anglophone d’Ottawa GCTC n’avait encore jamais programmé de pièce en français !

Un spectacle audacieux sur un texte dense aux allures de poème dramaturgique. Conçu comme une succession de tableaux, il raconte les errances existentielles des temps hypermodernes, celles de la perte de sens et du lien social et finit par dresser un vertigineux état de l’humanité en déliquescence.

Photophore et destins croisés

La pièce s’ouvre sur La Divine Comédie, de Dante, avec le personnage de Phlégias navigant en eaux troubles sur le Styx. On y évoque déjà le passage sur une autre rive et l’enfer dans lequel macère une grande partie de l’humanité. Brève incursion dans la mythologie avant de revenir sur terre en une réplique : «Quand on veut se sentir un peu supérieur, on allume la télé.»

Sylvain Sabatié

La mise en scène égrène les genres pour susurrer avec légèreté, de personnage en personnage, la difficulté et le bonheur de vivre. D’une quinzaine de situations banales nait immanquablement un sentiment de malaise ou de crise. Il y a cette scène de ménage délirante entre un couple dominé par son animal domestique et cet interrogatoire mené par une ampoule (la brillante idée !) pour questionner notre degré de satisfaction face à la vie. Ou encore ce sommet d’ironie cinglante sur les dédales de l’administration hospitalière.

Tout s’y mêle en séquences-tableaux rythmés par des jeux d’ombres et de lumières. Tel un photophore, la scénographie offre ses paravents à un clair-obscur fascinant.

Le metteur en scène Jean-Stéphane Roy convoque un théâtre stylisé réduit à une épure, un rai de lumière en fond de scène, des ombres animées qui prolongent le propos avec éloquence. Quant aux quatre comédiens aux multiples visages, leur jeu est si expressif que le spectateur, même perdu en français, n’aura aucun mal à suivre la pièce.

Le résultat ? De l’audace, de la légèreté. Et une immense liberté. Si toutes les saynètes ne sont pas des chefs-d’oeuvre impérissables et la sonorisation des voix demeure encore imparfaite, le metteur en scène a su tirer de ces éclectiques exercices de style la délicieuse impression qu’au théâtre on peut tout inventer. Tout dire. Le mythologique, le politique, l’intime, l’onirique, le social. Que tout est possible. Avec presque rien. Une chaise, des ombres, l’apparition surprise d’un piano et une réplique : «Mes rêves et mes désirs n’appartiennent qu’à moi.»

Les Passants

Texte : Luc Moquin, traduction anglaise de Lisa L’Heureux. Mise en scène : Jean-Stéphane Roy. Scénographie : Brian Smith. Lumières : Chantal Labonté. Costumes : Vanessa Imeson. Environnement sonore : Keith Thomas. Avec Mélanie Beauchamp, Benjamin Gaillard, Andrée Rainville, Yves Turbide. Une coproduction du Théâtre la Catapulte et du GCTC, présentée au GCTC jusqu’au 12 mars 2017.

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