Critiques

Loin d’ici : Dans une classe à part

Anton Ivanov

Si les éditions du Festival de Casteliers se succèdent depuis douze ans, leurs spectacles d’ouverture ne se ressemblent certainement pas. Cela ne fait d’ailleurs que démontrer l’immense diversité caractérisant les arts de la marionnette. Alors que l’an dernier, on nous régalait de l’humour britannique d’un vieillard de carton philosophant sur sa condition de pantin, on explore cette année une toute autre palette de saveurs. Avec Loin d’ici, les artistes russes du Théâtre de marionnettes Bolshoï (BKT), nous offrent une fusion épurée des contes Les Cygnes sauvages d’Andersen et Les six frères cygnes de Grimm. Une création qui repousse les limites de ce l’on considère usuellement appartenir à l’univers du théâtre de marionnettes en s’abreuvant notamment à la faste fontaine de la danse contemporaine. Le résultat s’avère d’une beauté à la fois sobre, poétique et saisissante.

Anton Ivanov

L’histoire – et c’est aussi le cas des dialogues – tient en peu de mots. Le père veuf de six fils et d’une fille, bien que bon et aimant, choisit fort mal sa seconde épouse. Celle-ci, perfide, transformera ses beaux-fils en cygnes, laissant à leur unique sœur une nuit et une simple branche d’ortie pour les capturer et ainsi leur rendre forme humaine. Le tout est illustré par une succession de tableaux et d’images percutantes, allant de petites vestes qui apparaissent autour des parents pour signifier qu’ils procréent, aux chemises blanches des six frères qui se muent en ailes de cygnes.

Loin d’ici jongle avec les contrastes entre ombres et lumière, entre le noir de la scène et le blanc des accessoires – une toile parachute qui s’envole en figures évanescentes, les cygnes portés par les acteurs-danseurs, etc. – entre bruits évocateurs et musique rock, entre comédie et tragédie, entre le bonheur et la détresse, entre l’amour et la cruauté. Destinée aussi bien à un public adulte qu’aux jeunes de douze ans et plus, cette production, par l’équilibre inouï qu’elle parvient à atteindre entre abstraction, émotions, symbolisme et récit narratif, est de celles qui font appel tant à l’intelligence du spectateur qu’à sa sensibilité.

Anton Ivanov

La marionnette entre dans la danse

Seulement quelques éléments de la mise en scène rappellent les arts de la marionnette dans ce spectacle polymorphe. Une scène d’ombres chinoises, plusieurs synecdoques à partir d’objets (un livre lu par le père représentera celui-ci, par exemple) et des humanettes (petits corps factices sur lesquels trônent la tête des acteurs) figurant les frères et sœur lorsqu’ils étaient bambins suffisent à ce que Loin d’ici n’appartienne pas tout à fait à la danse-théâtre. Néanmoins, c’est bel et bien à l’aide d’un vocabulaire chorégraphique qu’est racontée l’histoire de la fratrie. Celui-ci rappelle même par moments l’éloquence et la splendeur des mouvements du spectacle Anna Karenina, présenté il y a deux ans à Montréal par la compagnie, russe elle aussi, Eifman Ballet.

Anton Ivanov

S’il fallait trouver une lacune au magnifique spectacle du Théâtre de marionnettes Bolshoï, d’aucuns mentionneraient sans doute la trop grande obscurité qui règne parfois sur les planches du Théâtre Outremont et qui rend ce qui s’y passe moins aisément perceptible qu’on ne pourrait le souhaiter. Néanmoins, il n’y a certes rien là qui puisse miner le charme onirique de cette production offrant un splendide coup d’envoi à la douzième édition du Festival de Casteliers.

Loin d’ici

Texte et mise en scène : Anna Brashinskaia. Scénographie et marionnettes : Vitalia Samuilova. Conception sonore : Anatolii Gaskov-Izvarin. Éclairages : Anastasiia Kuznetsova. Chorégraphies : Tatjana Gordeeva. Avec Dmitry Chupakhin, Anatolii Gushchin, Denis Kazakchuk, Mikhail Lozhkin, Ekaterina Lozhkina, Vasilisa Ruchimskaia, Renat Shavaliev, Ales Snopkovskii, Ivan Solntsev et Margarita Pavlova. Présenté par le Théâtre de marionnettes Bolshoï (BTK), dans le cadre du Festival de Casteliers, au Théâtre Outremont le 9 mars.

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