Critiques

Dehors : Frères ennemis

Maxime Côté

Le premier texte de Gilles Poulin-Denis, Rearview, un monologue de type road story, présenté en 2011 à la Petite licorne, laissait entrevoir un auteur prometteur et à surveiller. Malheureusement, ce second texte, Dehors, bien qu’il ait maturé durant de nombreuses années (une première mouture avait été présentée lors de la 9e édition du Jamais Lu en 2010), déçoit par la banalité des dialogues et l’abondance de clichés (le désir soudain de procréation pour un nouveau départ, la purification par l’eau, l’Occidental hanté par le fait qu’il n’a pas été capable de sauver un enfant victime de la guerre, une histoire d’amour où la présupposée victime devient sauveur…).

Correspondant de guerre, Arnaud (Patrick Hivon) a quitté la ferme familiale il y a 14 ans, laissant son frère (Robin-Joël Cool) et son père (Jean Marc Dalpé) sans nouvelles. L’annonce du décès du paternel l’oblige à retourner sur les lieux de son enfance et à confronter un frère en colère, des voisins envahissants et un ours mal-léché (métaphore de l’âme du père cherchant son dernier repos). Souffrant du syndrome de stress post-traumatique, il revit à la fois des scènes d’horreur envahissantes peuplées de chiens enragés et les souvenirs d’une femme qu’il a laissée là-bas, loin, là où la guerre fait rage.

Maxime Côté

Un texte ambitieux, mais maladroit

Malheureusement, l’auteur échoue à nous donner la mesure des enjeux qu’il aborde. Ceux-ci sont pourtant d’importance, puisqu’il est question non seulement de la guerre et de son traitement par les médias étrangers, mais aussi d’identité, de racines et de territoire. Se définit-on par son métier, sa terre d’origine, ses liens familiaux ? À partir de quel moment devient-on étranger, à ses proches et à soi-même ? Comment construire des relations solides avec des inconnus quand on a laissé se déliter les liens du sang ? Comment éviter la transmission intergénérationnelle de la haine ? La pièce réussit mal le parallèle entre l’intime et l’universel, le conflit familial et la haine atavique qui peut conduire des peuples frères à s’entretuer, et utilise les symboles de manière artificielle et forcée.

Par ailleurs, le conflit entre frères ne repose sur rien de suffisamment tangible pour que l’on croie à la violence démesurée de leurs retrouvailles ; les acteurs eux-mêmes ne semblent pas savoir pourquoi ils se hurlent à la tête d’un bout à l’autre du spectacle et pourquoi ils se menacent au fusil à la moindre occasion.

Maxime Côté

Souhaitant illustrer la réalité francophone dans le ROC (Rest of Canada) et même dans le reste du monde, la pièce mêle de manière peu fluide et parfois aléatoire le français et l’anglais, et les accents d’ici et d’ailleurs (la femme de la plage, par exemple, a un accent et un niveau de langage plutôt fluctuants).

On peut comprendre que Philippe Ducros, portant ici la casquette de metteur en scène, se soit laissé séduire par un personnage principal qui, somme toute, lui ressemble un peu, lui qui a souvent visité des terres ravagées par les conflits armés, et qui en a rapporté des souvenirs douloureux et une forme d’errance dont il ne se cache pas (c’est d’ailleurs souvent avec une grande richesse que ses voyages nourrissent son travail artistique – on pense notamment à L’Affiche et à La Porte du non-retour ou à son interprétation de La Fièvre de Wallace Shawn). On a toutefois l’impression qu’il a vu dans cet opus une profondeur qui échappe totalement au spectateur. Sa mise en scène est malheureusement aussi lourde que le texte, avec un usage excessif de l’eau, l’utilisation peu inventive de la caméra, et une direction d’acteurs manquant de nuance.

Dehors

Texte : Gilles Poulin-Denis. Mise en scène : Philippe Ducros. Dramaturgie : Maureen Labonté. Scénographie : Geneviève Lizotte. Costumes : Maude Audet. Éclairages : Thomas Godefroid. Musique originale : Ludovic Bonnier. Vidéo : Lionel Arnould. Avec Robin-Joël Cool, Jean Marc Dalpé, Marie-Ève Fontaine, Patrick Hivon, Isabelle Roy, Richard Thériault et Boris Letarte ou Miko Mathieu (enfant). Une production Hôtel-Motel, présentée au Centre du Théâtre d’aujourd’hui jusqu’au 25 mars 2017 et au Studio du CNA du 29 mars au 1er avril.

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