Critiques

Les Manchots : Ici, là-bas, eux et nous…

David Ospina

Après le succès remarquable de Moi, dans les ruines rouges du siècle, l’auteur et metteur en scène Olivier Kemeid revient, avec sa nouvelle pièce, Les Manchots, à une thématique qu’il avait déjà abordée dans Furieux et désespérés : le décalage entre notre perception d’Occidentaux et la vie réelle des « locaux » lors d’événements où tout bascule, conflits, guerres ou révolutions. Il y déplore notamment les dérives du journalisme de guerre, qui n’hésite pas à mettre en scène la mort et la souffrance, quitte à jouer un peu avec la réalité pour émouvoir le public. Des thèmes forts qui, malheureusement, ne trouvent pas ici une illustration convaincante, ni même crédible.

David Ospina

La fable se situe dans un grand hôtel pour touristes et dignitaires étrangers, dans une ville qui n’est jamais nommée, ce pourrait être Kiev, Le Caire, Beyrouth ou Alep, précise Olivier Kemeid dans son mot de l’auteur. Sur la scène, trois chambres identiques, beiges, impersonnelles, sur trois paliers, cinq lampes de chevet, et trois hommes, venus là pour des raisons différentes. Chacun se tient à sa fenêtre, s’abritant derrière de dérisoires rideaux, alors que des événements dramatiques se déroulent sur la grande place que surplombe l’hôtel. On pense, bien sûr, à la place Maïdan, en Ukraine, surtout qu’il sera question de combats dans l’est du pays, ou à la place Tahrir, en Égypte, épicentre d’une révolution éphémère en 2011.

L’un des occupants, journaliste anglophone travaillant en français (Kevin McCoy, maladroit, un peu empêtré dans ses mouvements), s’entretient avec sa mère grâce à sa tablette et cherche ses mots pour rendre compte au mieux de ce qui se passe, plus bas dans la rue. Au même moment, un homme d’origine ukrainienne – ce n’est pas dit, on le devine – (Sasha Samar, avec son accent slave et sa grande intériorité, toujours émouvant), a fait le voyage d’Amérique pour retrouver son fils, parti s’engager dans la lutte auprès de ses « frères et sœurs ». Enfin, le troisième homme, un sniper au clan indéfini, rebelle ou pro-régime (Paul Ahmarani, d’un bel aplomb), kalachnikov en main, tire sur des cibles pour les blesser, jamais pour tuer…

Comédie noire ?

David Ospina

Après la forte détonation d’un coup de feu, on frappe à la porte de la chambre – aux trois portes, simultanément, en fait – et une femme, infirmière engagée à sauver des victimes quelles qu’elles soient (Larissa Corriveau, très solide, crédible, la vraie révélation du spectacle), entre en trombe, demande qu’on lui donne du sang pour des transfusions urgentes. Les trois hommes refusent. Elle repart, autre coup de feu : le journaliste à sa fenêtre voit que l’infirmière a été touchée, court à son tour quémander l’aide des deux autres, en vain. Ayant récupéré la jeune femme blessée, il pénètre dans la chambre de son voisin, et les voici, dans une séquence absurde, se repassant l’infirmière comme un fardeau inconfortable dont aucun ne veut être responsable.

Quelques répliques, à propos du passe-partout que l’infirmière a volé dans le hall de l’hôtel, que le journaliste lui a pris à son tour et que l’homme en quête de son fils a ensuite subtilisé, déclenchent les rires du public. Moment insolite où l’on se demande si l’on est devant une comédie… Puis, la femme, se dressant dans le lit du sniper, se lance dans une tirade poétique, disant chercher celui qu’elle aime, avant de s’évanouir à nouveau. Puis, ils se retrouvent tous dans la chambre du pseudo-reporter, qui doit faire un topo en direct à la radio, dans lequel il utilise l’histoire de ses trois nouveaux compagnons pour parler d’une situation de conflit devenue accessoire. Comble du ridicule : au moment où le patron du journaliste lui annonce qu’on va le faire passer à la télé, les voici qui refont à répétition la scène du sauvetage de l’infirmière…

Malgré l’intérêt des sujets abordés, des questions qui se posent aux protagonistes – notamment : « choisir son camp ou demeurer neutre ? » –, la pièce semble osciller entre deux tons, un réaliste, l’autre fantaisiste. Beaucoup de naïveté, une certaine superficialité ressortent. La mise en scène, qui aurait pu être confiée à quelqu’un d’autre, trop statique et peu inspirée, n’arrive pas à sauver la mise, la magie n’opère pas et la démonstration paraît à la fois scolaire et laborieuse. La sensation de distance infranchissable entre notre perception d’Occidentaux planqués et la dure réalité vécue par les gens de là-bas, empêtrés dans des tensions autrement tragiques, en sort renforcée.

Les Manchots

Texte et mise en scène : Olivier Kemeid. Décor et accessoires : Romain Fabre. Costumes : Cynthia Saint-Gelais. Lumière : Éric Champoux. Musique et conception sonore : Philippe Brault.  Conseillère en mouvement : Estelle Clareton. Maquillages : Sylvie Rolland-Provost. Avec Paul Ahmarani, Larissa Corriveau, Kevin McCoy et Sasha Samar. Une production des Trois Tristes Tigres, présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 1er avril 2017.

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