Critiques

Baby-sitter : Crise identitaire et guerre des sexes

Magali Cancel

Promise à un bel avenir, car déjà l’objet d’une tournée prévue dans une trentaine de villes du Québec, la pièce Baby-sitter, de Catherine Léger (Princesses, Voiture américaine…), a tout pour plaire à un large public, et notamment aux jeunes générations.

L’auteure, réagissant à des échanges sur Facebook autour des blagues de viol et de la violence faite aux femmes, a écrit une comédie grinçante, pleine de surprises, bien ficelée, où chaque réplique porte. La distribution solide réunie pour l’incarner se montre impeccable, et la réflexion suscitée ne laisse pas indifférent.

Magali Cancel

Pour explorer la thématique du sexisme, de la misogynie et du féminisme, l’auteure s’est inspirée des débats suscités par un fait divers, où un employé d’Hydro One, en Ontario, avait été congédié pour des propos sexistes tenus lors d’une interview à une journaliste sportive. Dans la pièce, Cédric, après avoir lancé un vulgaire « Fourre-la dans le cul ! » en arrière-plan d’un reportage en direct à la télévision de la journaliste Chantal Machabée, lors d’un match des Alouettes, se voit mis à pied par Hydro-Québec. C’est que sa blague, devenue virale dans les réseaux sociaux, a déclenché des levées de boucliers et des commentaires, on s’en doute, reflétant les opinions les plus extrêmes.

Pris entre son frère, Jean-Michel (Steve Laplante, d’une mauvaise foi édifiante), un journaliste soi-disant féministe qui veut lui faire avouer sa misogynie, et sa blonde, Nadine (Isabelle Brouillette, hilarante de candeur feinte), abasourdie par la blague bête de son chum, Cédric (un David Boutin ébranlé, très juste dans sa pataude recherche de pardon) louvoie. Son projet d’écrire un livre d’excuses aux femmes, Sexist Story, ne fait qu’alimenter les doutes sur sa sincérité. La jeune nounou qu’il engage pour s’occuper de leur bébé Léa va complexifier les choses : Émy (Victoria Diamond, montrant beaucoup d’aplomb) contredit tous leurs discours par son attitude et, se faisant complice de Nadine, les entraîne tous dans un jeu de rôles où les masques tombent.

Échanges corsés

Deux espaces sur la scène : côté jardin, une chambre de bébé aux murs tapissés de lapins, avec une fenêtre donnant sur l’extérieur, par où la blonde et le frère, ridicules à tour de rôle, entreront pour dissimuler leur présence à Cédric ; au centre, un salon dénudé, avec un canapé bourgeois en guise d’unique ameublement. Quelques accessoires, un uniforme de bonne sexy pour la baby-sitter, une cape en soie rose, un fume-cigarette, une clochette et un inattendu dildo pour Nadine, devenue « Madame », finiront d’ébranler Cédric dans ses certitudes de mâle. La mise en scène de Philippe Lambert colle parfaitement au texte, s’appuyant sur le jeu d’interprètes en pleine possession de leurs moyens. Le miroir tendu montre bien la confusion morale de notre époque.

Catherine Léger, qui n’a pas peur des mots, les beaux comme les laids, excelle à exprimer l’absurdité des contradictions entre les discours et les comportements de ses contemporains. Son analyse des préjugés relayés par les propos déplacés, de l’inégalité des points de vue et de la guerre de pouvoir qui se joue entre les sexes, se fait aussi pénétrante que ses mots se font tranchants. Les échanges, ici, sont serrés, parfois violents, tellement grossiers qu’on ne peut qu’en rire, cela ressemble trop à la dérive des opinions lancées sans réserve sur les tribunes publiques. Sans répondre à toutes les questions, elle suscite la réflexion, alimente un débat nécessaire qui se poursuivra.

Baby-sitter

Texte : Catherine Léger. Mise en scène : Philippe Lambert. Décor, costumes et accessoires : Elen Ewing. Éclairages : Étienne Boucher. Son : Benoît Côté. Avec David Boutin, Isabelle Brouillette, Victoria Diamond et Steve Laplante. Une production du Théâtre Catfight. À la Licorne jusqu’au 13 mai et du 25 juillet au 5 août 2017, puis en tournée à travers le Québec pendant la saison 2017-2018.

Un commentaire

  1. François Héroux

    Un résumé intéressant d’une pièce complexe, où le superficiel côtoie un mal profond de notre société nord américaine.

    Merci M. Bertin

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