Critiques

Nuits frauduleuses : Portrait des Y en poètes

Antonin Gougeon

Créer un spectacle à partir d’un corpus choisi chez 13 poètes québécois de la Génération Y : voilà le défi que s’est lancé la metteure en scène Alix Dufresne, artiste polyvalente et multidisciplinaire en résidence au Théâtre d’Aujourd’hui. Deux écueils guettaient cette audacieuse entreprise : en faire une sorte de récital de poésie ; trahir les œuvres retenues. Pour les œuvres, je laisse à leurs auteurs le soin d’en juger. Mais le résultat est indéniablement un objet théâtral. Et réussi.

Antonin Gougeon

Réussi parce que, l’un et l’autre portés à des formes hybrides, Alix Dufresne et Jérémie Francoeur, son collaborateur, ont tiré de cette matière littéraire et disparate une pièce vivante et entraînante, où le langage se fait mouvement.  Le travail stylistique sur cette matière textuelle riche, pour la rendre concrète et accessible, est remarquable, avec ces enchaînements, ces associations d’idées, ces reprises, les anaphores, surtout (les « parce que », les « j’vas pas »).  À cette suite de monologues, à cet enchaînement de sketches, ils ont donné un sens (signification et mouvement), celui d’une jeunesse entre confort et inquiétude.

Ces voix multiples s’incarnent en quatre comédiens : trois garçons, une fille. Ils sont tous rapides, souples, polyvalents, mais Marilyn Perreault et Jérémie Francoeur se distinguent par leur présence. Ils parlent (sans jamais dialoguer), chantent, dansent, se bousculent dans une aire de jeu réduite à un demi-carré (les spectateurs occupent l’autre moitié), fermée par un mur gris percé de sortes de niches et par une estrade sous laquelle ils pourront courir se réfugier. Au-dessous, des blocs de pierres écroulées qui se révèleront en fait des cubes de… caoutchouc. Ils vont y sauter, s’y enfoncer, les empiler, les offrir aux spectateurs comme des cadeaux. Un monde gris et dur, en apparence ; mou, en réalité, à l’image de leur caractère velléitaire et de leur sentiment de ne jamais vraiment réussir. Ludique et joyeux aussi, leur univers est un gymnase où ils s’entraînent et jouent. Ou encore un bar où ils vont noyer leurs rêves.

Portrait sans complaisance

Antonin Goujon

L’image qu’on retire de cette poésie en chair et en mouvement, c’est celle de jeunes entre gaieté et pessimisme, naïveté et lucidité. Maladroits et un peu « paumés », mais jamais insignifiants. Et qui savent  s’enchanter des « minuscules merveilles de la vie ». Au fond, terriblement sympathiques.

Ils ont de la mi-vingtaine à la presque quarantaine, mais ils sont restés adolescents. L’enfance même n’est pas encore très loin, avec ses « pipi, caca boudin », avec ses jeux idiots, comme monter sur un tabouret en se compliquant inutilement les choses (une  excellente scène comique). Ils aiment encore se tirailler, ils font encore des cauchemars enfantins, ils sont plein d’incertitudes, de phobies, et vont  se cacher chez leurs parents quand il y a du danger : « Non, j’sors pas, c’est ben trop risqué.» Et ils trouvent une délectation masochiste à compter ceux de la gang qui seront présents à leur … enterrement !

Leur époque ? « Un siècle de sexe et d’or ». Ils sont choyés (C’est toujours Noël et ses cadeaux pour eux), protégés ; ils sont centrés sur eux-mêmes,  (« Je ne pense qu’à moi »), bloqués par les craintes du temps : la maladie, vieillir. Ils aspirent à l’amour, mais reculent devant l’engagement. Surinformés, hyper connectés (Marilyn Perreault se filme avec son téléphone), ces jeunes du 2.0 savent ce qui est bien et aspirent, par exemple, à « acheter équitable », mais on a l’impression que le monde extérieur n’arrive pas vraiment jusqu’à eux.  Et, alors qu’ils voudraient être uniques, mettre leur nom dans le livre des records Guinness, ils se découvrent « interchangeables ». Ils savent bien qu’ils sont des numéros, ce qui nous vaut chez ces enfants du 450 une irrésistible liste de chiffres à la Prévert.

Pour être représentatif, tout n’est pas de même étoffe dans ce tissu poétique. Se succèdent les monologues où prédominent les sacres et le franglais, ceux qui jouent sur les aphorismes, les calembours (« les coupons-rabais expirent sans même dire un dernier mot ». Se détachent aussi quelques fulgurances poétiques : « Si tu pleures, je mettrai tes yeux à sécher sur la corde à linge.»

Si j’étais un prof de littérature, j’enverrais mes élèves salle Jean-Claude Germain. Ils y verraient ce qu’est la poésie quand elle est incarnée.

Nuits frauduleuses

Textes de 13 poètes. Mise en scène : Alix Dufresne. Collaboration à la mise en scène et conception sonore : Jérémie Francoeur. Scénographie  et costumes : Odile Gamache. Vidéo et éclairage : HUB Studio. Avec Philippe Boutin, Jérémie Francoeur, Maxim Paré-Fortin et Marilyn Perreault. Une production J’le dis là. Au Centre du Théâtre d’aujourd’hui jusqu’au 13 mai 2017.

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