Critiques

Où tu vas quand tu dors en marchant…? : Allumer des feux

Philippe Ruel

La nouvelle mouture du spectacle déambulatoire Où tu vas quand tu dors en marchant…? se déploie aux abords de la colline parlementaire. On a souvent navigué entre la beauté, l’étrangeté et l’effervescence, cette année l’ironie et une dimension sociale se sont incorporées au mélange qu’on traverse en noctambule, en voguant d’une étincelle à l’autre. Outre les propositions de Christian Lapointe et de Giorgia Volpe, les univers artistiques n’ont pas d’apriori politique évident, même si le nouveau lieu s’y serait bien prêté. C’était pourtant une belle occasion d’instaurer un renouveau, en réfléchissant à propos de l’action citoyenne, de l’individu et de la population, des allégeances, des faux-semblants, des discours creux, des utopies politiques…

Il n’y avait pas de files à la première – il faut dire que la pluie s’est mise de la partie quelques minutes avant le coup d’envoi – sauf pour le tableau Mouvement perpétuel, qui exige de partir en petits groupes en suivant un guide. Le parcours est presque circulaire, avec au centre un vaste espace à plusieurs entrées qui accueille Les nervures secrètes de Marie-Josée Bastien, ce qui permet aux spectateurs de débuter là où ça leur plaît et de circuler plus librement que lors des éditions précédentes.

Philippe Ruel

Mouvement perpétuel

Le tableau de Maxime Robin et Sophie Thibeault commence au son des métronomes et se déploie au son du Boléro de Ravel. Deux par deux et en silence, on traverse un à un des cadres lumineux où poussette, tricycle, bicyclette puis marchette nous soulignent un peu trop clairement que le trajet se veut une métaphore de la vie, de la naissance à la mort. Des personnages vêtus de blanc esquissent quelques mouvements au sol, puis s’activent en utilisant le mobilier urbain qui se prête bien à ce genre d’exercice. Ce qui aurait pu être des acrobaties était exécuté avec une lenteur prudente en début de soirée jeudi. La procession silencieuse se termine toutefois sur une belle image, celle d’une chorale surtout composée de personnes âgées, chantonnant l’air du Boléro, le sourire aux lèvres. Dans cette proposition, l’interaction entre spectateurs et interprètes était plutôt limitée, voire absente, alors que c’est souvent une des caractéristiques des stations qui marquent les mémoires.

Le 7e continent

Élène Pearson a bien occupé son espace dans Le 7e continent, en prévoyant des saynètes pour ses personnages étranges et loufoques à travers une scénographie faite d’objets récupérés – bouteilles de plastique, conserves et autres. Un personnage métallique, juché sur des échasses, nous fixe d’abord avec un air inquiétant. Plus on avance, toutefois, plus la légère angoisse se transforme en amusement à la vue d’un roi qui parade vêtu de sacs de chips, puis d’une cantatrice à la robe démesurée qui forme les rideaux d’une petite scène, comme si la Cendrillon de Walt Disney avait été victime d’un sort délirant. Celle-ci entonne à intervalle régulier une chanson dégoulinante de kitsch, accompagnée par un saxophone et un violoncelle cachés sous ses jupes de bouteilles de plastique. La dimension écologique du titre ne se reflète que dans les matériaux utilisés. Autrement, on nage dans un univers bouffon et excessif où les interprètes s’apparentent à des poupées automates, coiffées, maquillées et habillées avec un excès tragicomique.

Les nervures secrètes

La plus poétique des propositions est signée par Marie-Josée Bastien, en collaboration avec le chorégraphe Harold Rhéaume, et se déploie dans un espace très vaste, en paliers gazonnés, entre les gigantesques murs de béton de l’édifice Marie-Guyart. Dans un mélange d’éléments quotidiens évoquant la routine et la maison (baignoire, table, lit, cordes à linge), le parc et l’extérieur (balançoire, tente, fleurs), des couples bougent, dansent, se rejoignent. À chacun sa phrase, son énigme, son drame, que le passant attentif peu tenter de décrypter. À intervalles réguliers, ils se mettent à déclamer, en canon, un appel aux vivants pour le réenchantement du monde, comme des Ines Pérée et des Inat Tendu démultipliés.

Philippe Ruel

La souricière

Christian Lapointe s’est nourri des grandes manifestations des dernières années au Québec – Sommet des Amériques et Printemps érable – pour créer une proposition entre chaos et carnaval. Des images d’archives défilent sur les vitres d’un édifice, comme une trame de fond. On entre en zone de guerre, saisi par les apparitions de policiers menaçants. Le choc initial passé, on s’aperçoit, sourire aux lèvres, que manifestants et policiers sont en fait une faune de mannequins caricaturaux à têtes d’oiseaux, de mammifères ou de poisson. On navigue quelque part entre La Ferme des animaux de Georges Orwell et un film de Fellini. «(Drapeau en feu)» peut-on lire sur un drapeau brechtien. Sur un barbecue, on fait rôtir à la broche des livres, dont un ouvrage de Karl Marx, pendant que retentissent des propos insipides diffusés à la radio. Plus loin, un mannequin portant le masque utilisé par le mouvement Anonymus récite un extrait de Rebut Global, un texte de Christian Lapointe paru dans L’Oiseau-tigre du Théâtre français du CNA.

La grande manufacture

L’artiste visuelle Giorgia Volpe nous fait puncher in et puncher out de sa Grande manufacture, où on peut butiner d’une ouvrière à l’autre. Chacune est placée dans un kiosque circulaire qui invite aux rassemblements et aux conversations. Leurs doigts s’activent. Elles créent et produisent des objets, qu’elles alignent ensuite sur des cordes à linge qui relient les kiosques entre eux. Des hamacs lumineux, sous les arbres, attendent les visiteurs lorsque la température sera plus clémente. On peut y entendre des témoignages de femmes immigrantes, qui parlent de leur vie, de travail. L’artiste parvient à conscientiser par les rencontres, les discussions et les contacts humains. C’est d’ailleurs ce qui caractérise ce nouveau spectacle déambulatoire, au-delà de la presque saveur politique: ces multiples points de rassemblement, où les spectateurs se massent en petits groupes pour écouter ou regarder attentivement quelque chose. Comme rassemblés autour d’un feu, attiré par la chaleur et la lumière, dispersées en petites étincelles.

Où tu vas quand tu dors en marchant…?

Une production du Carrefour international de théâtre de Québec. Sur la Colline Parlementaire jusqu’au 10 juin 2017.

Un commentaire

  1. Pingback: REVUE DE PRESSE 2017 | Blogue du Carrefour International de Théâtre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *