Critiques

Exhibition – L’exhibition : Je pense donc je suis

La première fois que j’ai vu — ou peut-être remarqué — Emmanuel Schwartz sur une scène, il était flambant nu, immobile pendant de longues minutes, dans un spectacle de Wajdi Mouawad, Forêts. Quel aplomb, m’étais-je dit, chez un si jeune acteur! Depuis, le talent fou de ce comédien, dans toutes sortes de propositions, sa simple présence déjà intense, m’épate chaque fois que j’ai l’occasion, toujours souhaitée, de le voir en scène. L’audace de se montrer sans retenue, de révéler l’âme sous l’être physique constitue le cœur de ce spectacle, Exhibition — L’exhibition.

Christel Olislagers

Celui qui, silhouette longiligne, se qualifie lui-même «d’asperge philosophique», propose ici un exercice d’autofiction, en collaboration avec deux amis, complices de vie et de création : l’acteur-danseur et plasticien belge Benoît Gob et le comédien et danseur Francis La Haye. Schwartz étant l’auteur du texte foisonnant, préenregistré, qui accompagne toute la représentation et dans lequel il livre ses réflexions et questionnements sur le rôle de l’artiste, sur les raisons et façons de créer. Gob le soutenant dans les aspects visuels fort élaborés, et La Haye co-réalisant la bande-son.

L’ensemble est une performance hors norme, habilement construite malgré la piste de l’informe, de l’inatteignable, de l’inachèvement, lancée dès le début de ce spectacle dont on nous annonce, pratiquement jusqu’à la fin, qu’il va commencer… D’abord comiques, après un long prologue au conditionnel où il est surtout question du spectateur et de ce qu’il pourrait faire et saisir de la démarche, les trois interprètes s’amènent dans l’aire de jeu, l’air de ne rien avoir à proposer… Le texte, livré très professionnellement par une voix féminine — celle de la complice artistique Christel Olislagers, on imagine, la chose n’étant pas précisée dans le programme —, prend toute la place.

Déshabillage mental

Puis, progressivement, les trois hommes s’animent, amorcent des mouvements de groupe, et, toujours muets, répondent par gestes et actions aux mots qui continuent de remplir l’espace sonore, interrompus par quelques passages musicaux, de guitare électrique notamment.

Benoît Gob

Un environnement visuel de plastique blanc, les acteurs eux-mêmes vêtus de combinaisons blanches, suscite toutes sortes de jeux. Un écran à l’avant-scène permet de projeter des images abstraites, puis des formes géométriques, volumes mobiles tournoyants, hypnotiques. Une lumière diffuse, un néon, le flou des silhouettes dansantes derrière l’écran, toujours liées au texte dit à présent par la voix chaude de Benoît, puis par celles d’Emmanuel et de Francis; une sorte de recueillement gagne le public : l’expérience de la pensée en mouvement fait mouche.

La finale, narcissique à souhait, se révèle visuellement spectaculaire. Bien que relativement verbeuse, la proposition converge dans un enchantement pour les yeux, l’ouïe et l’esprit. Se joignent ainsi les deux sens du titre, bilingue, qui réfère à l’exposition, l’installation théâtrale dans laquelle les œuvres à admirer seraient les acteurs, et le dénuement, l’exhibitionnisme inhérent à toute expression artistique. Par ce beau texte porteur de ses enthousiasmes, de ses déchirements, de ses colères, Emmanuel Schwartz livre à nouveau une part intime de lui-même, à travers une fictive «machine à extraire la pensée pure», métaphore du geste créatif.

Exhibition – L’exhibition

Texte : Emmanuel Schwartz. Arts visuels : Benoît Gob. Son : Francis La Haye. Cocréation et dramaturgie : Alice Ronfard. Complicité artistique : Christel Olislagers. Éclairages : Julie Basse. Avec Benoît Gob, Francis La Haye et Emmanuel Shwartz. Une coproduction de La Serre — arts vivants, du Festival TransAmériques et du Théâtre de l’Ancre (Charleroi). À la salle de répétition du Monument-National, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 5 juin 2017.

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