Critiques

Demain matin, Montréal m’attend : Imaginaire collectif

Yves Renaud

Avec l’expérience qu’il possède du théâtre musical et sa familiarité naturelle avec l’œuvre de notre dramaturge le plus célèbre, le metteur en scène René Richard Cyr avait d’excellents atouts pour réussir ce nouveau défi. À travers cette œuvre de cabaret musical, qui n’est pas majeure, il dresse un portrait bien vivant d’un milieu et d’une époque marquante de Montréal. L’équipe de concepteurs chevronnés et la distribution de haut calibre réunies assurent le succès d’une production qui, après les FrancoFolies, ouvrira la saison automnale du TNM, avant de partir en tournée.

Yves Renaud

Dès l’entrée des personnages, s’amenant de chaque côté de la scène pour se croiser au centre et saluer le public, qui d’un clin d’œil appuyé, qui d’une révérence maladroite, avant de ressortir de l’autre côté, l’ambiance exaltée et communicative gagne la salle. Le tableau suivant, fort réussi, nous transporte dans la salle paroissiale d’un patelin reculé, au début des années 1970, où se déroule un concours des «meilleurs talents de la province» : danseuse de flamenco, duo comique, ventriloque. La jeune Louise Tétrault, serveuse au Bar-B-Q de Saint-Martin, remporte alors le prix Lucille-Dumont de la chanson et se voit déjà vedette consacrée à Montréal.

Sa sœur aînée, Rita, triomphe dans les cabarets de la métropole sous le nom de scène de Lola Lee. Sa surprise et sa joie de voir débarquer sœurette en ville se transforment vite en colère et en peur que Louise, plus fraîche et si talentueuse, lui vole la gloire qu’elle a mis 15 ans à acquérir. Dès lors, Lola s’évertue à empêcher ce désastre, en dévoilant à la petite la face cachée, pathétique et cruelle, constituée de rivalités et de détestations, du milieu rêvé qu’elle souhaite conquérir. Ainsi l’entraîne-t-elle dans l’univers déliquescent d’un bar gay où folles et travestis se bitchent à tour de bras, puis dans un bordel où Louise apprend que Lola a fait ses débuts…

Yves Renaud

Cabaret drôle et touchant

La pièce de Michel Tremblay contient quelques répliques parmi ses plus célèbres, qu’on se plaît à réentendre : son art de la formule fait mouche, les interprètes se délectent, on s’en donne à cœur joie, et le public se bidonne. Avec ses innombrables références au petit monde du showbiz de l’époque, Demain matin, Montréal m’attend trace une histoire de la culture populaire du Québec, d’un Québec blanc uniforme, où le désir d’émancipation se heurte à la mentalité catholique. On s’étonnera de connaître déjà la quasi-totalité des chansons, rendues jadis par les Louise Forestier et Denise Filiatrault, notamment. On ne s’ennuie pas, l’équipe joue avec une belle complicité.

Le décor, simple, signé Jean Bard, est constitué d’un plateau surélevé, d’un cadre à l’avant qu’on déplacera plus tard vers l’arrière, de rideaux de cordes, et d’un écran en fond de scène où sont projetées des images du Montréal d’après Expo 67. L’orchestre de 5 musiciens, sous la direction du pianiste Chris Barillaro, apparaît discrètement derrière le plateau, assurant un excellent soutien à l’action qui se déroule devant et autour du tréteau. Les orchestrations, soignées, et les musiques de François Dompierre se révèlent d’une efficacité redoutable : on comprend que les chansons de ce théâtre musical soient devenues des classiques de notre imaginaire collectif.

Yves Renaud

Ce sont les interprètes qui font la grande force du spectacle, le metteur en scène ayant su les guider dans une incarnation vraie, malgré le monde d’artifices où ils évoluent, évitant la caricature, suscitant le rire comme l’émotion. Marie-Andrée Lemieux, en Louise Tétrault, ravit particulièrement, à la fois forte et candide, la voix sûre et un aplomb de tous les instants. Son aînée, incarnée par Hélène Bourgeois-Leclerc, juste assez antipathique en vedette hautaine qui tremble de tomber, n’a qu’à bien se tenir! Kathleen Fortin, dans le rôle de la tenancière Betty Bird, brûle les planches, d’une puissance d’actrice et de chanteuse hors pair. Benoît McGinnis, en journaliste à potins, évocation de Michel Girouard, montre une belle souplesse. Enfin, Laurent Paquin, en Duchesse de Langeais, convainc comme chanteur plus qu’en tant que comédien.

Demain matin, Montréal m’attend

Texte : Michel Tremblay. Musique : François Dompierre. Mise en scène et adaptation : René Richard Cyr. Arrangements musicaux, direction musicale et vocale : Chris Barillaro. Décor : Jean Bard. Costumes : Judy Jonker. Chorégraphies : Sylvain Émard. Éclairages : Erwann Bernard. Vidéo : Félix Fradet-Faguy (Normal Studio). Accessoires : Julie Measroch. Maquillages : Angelo Barsetti. Coiffures et perruques : Carol Gagné. Avec Geneviève Alarie, Hélène Bourgeois-Leclerc, Kathleen Fortin, Michelle Labonté, Christian Laporte, Marie-Andrée Lemieux, Benoît McGinnis, Laurent Paquin, et le chœur : Bryan Audet, Geneviève Beaudet, Guillaume Borys, Jade Bruneau, Marie-Pierre de Brienne, José Dufour, Myriam Fournier et Gabriel Lemire. Musiciens : Chris Barillaro, Paul Carter, Peter Colantonio, Mario Hébert et François Marion. Une production de Spectra Musique. Au Théâtre du Nouveau Monde, à l’occasion des FrancoFolies, jusqu’au 25 juin, puis du 19 septembre au 14 octobre 2017. En tournée au Québec en 2018.

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