Critiques

Docile : Sois belle et tais-toi

François Larivière

Le Petit Théâtre du Nord fait chaque été depuis bientôt 20 ans le courageux pari de la création. Après avoir croisé le fer avec des auteurs comme François Archambault, Fanny Britt, Simon Boudreault et Sarah Berthiaume, les quatre comédiens renouent cet été avec Mélanie Maynard et Jonathan Racine, le tandem qui leur avait donné leur première création en 1999, Love Sorry, mais aussi, en 2011, l’un de leurs plus francs succès, La grande sortie, un spectacle qui avait été repris au Rideau Vert et présenté en tournée.

François Larivière

Cet été, Maynard et Racine donnent naissance à deux pièces : Pain blanc au Théâtre des Hirondelles, à Saint-Mathieu-de-Beloeil, et Docile, celle qui nous intéresse ici, produite à Blainville par le Petit Théâtre du Nord. L’action se déroule au début des années 1960. Jacques, photographe, et Ann, sa femme, sont à New York dans l’espoir de décrocher un lucratif contrat auprès d’une grande firme de produits de beauté. Avec eux, Rose, la mère de Jacques, archétype de la belle-mère envahissante et contrôlante, détestable à souhait.

Comédie dramatique faisant la part belle au mystère et à une certaine angoisse, une inquiétante et savoureuse étrangeté, le spectacle est aussi un vibrant hommage au film noir. De la musique à l’esthétique noir et blanc (décor, costumes, accessoires et perruques!) en passant par la voix hors champ et la nature des rebondissements, les amateurs d’Alfred Hitchcock seront servis. Parce qu’il ne faudrait surtout pas en écrire trop, on se contentera de révéler qu’en signant un pacte avec Paul, le diabolique dirigeant de la compagnie, le couple passera sous nos yeux de l’espoir au désespoir, du rêve au cauchemar, des aspirations aux désillusions.

François Larivière

Entre les rires et les frissons, la pièce, préféministe, nous donnera même le temps de réfléchir, ce qui n’est pas si courant en été, à l’emprise de l’argent, aux stéréotypes sexuels et à la dictature de l’apparence. L’intrigue est bien ficelée, mais l’œuvre se démarque surtout par le ton qu’elle adopte, cette manière pour ainsi dire contemporaine d’employer les ressorts comiques et tragiques d’une autre époque, de multiplier les clins d’œil aux motifs archétypaux du film et du roman noir. Le plus beau, c’est que tout cela est fait en flirtant constamment avec la caricature, mais sans jamais y sombrer.

Louise Cardinal est très émouvante dans le rôle de Ann, la grande perdante de cette fable sur l’appât du gain. Dans le complet de Jacques, son invertébré de mari, Sébastien Gauthier est impeccable. Mélanie St-Laurent est drôle et attachante dans le corps maladroit de Pauline, la domestique. Puis il y a les personnages qui volent la vedette. D’abord Rose, que Danielle Proulx incarne de manière absolument désopilante. Dans les beaux habits de Joseph, le directeur artistique un brin maniaque, Luc Bourgeois déploie, pour notre plus grand bonheur, son vaste arsenal comique.

François Larivière

Enfin, dans le rôle du chef de l’entreprise, Jean-François Casabonne suscite certains des rires les plus nourris de la soirée. On ne sait trop par quels moyens, mais le comédien parvient à donner une certaine humanité à un personnage tyrannique et misogyne, un être imbuvable, mais surtout proprement méphistophélique, en ce sens qu’il révèle le pire chez les uns et les autres. On ne peut en somme que se réjouir de voir le théâtre d’été emprunter, sans pour autant trahir sa mission comique, des avenues aussi sombres, surtout quand cela est fait avec autant de soin et de cohérence.

Docile

Texte : Mélanie Maynard et Jonathan Racine. Mise en scène : Jonathan Racine. Scénographie : David Ouellet. Éclairages : Ariane Roy. Costumes : Cyrille Brin-Delisle. Perruques : Louis Bond. Maquillages : Sylvie Provost. Musique : Jonathan Racine. Son : Étienne Fournier. Vidéo : Louis-Philippe Gaulin. Avec Danielle Proulx, Sébastien Gauthier, Louise Cardinal, Jean-François Casabonne, Mélanie St-Laurent et Luc Bourgeois. Une production du Petit Théâtre du Nord. Au 1000 chemin du Plan Bouchard, à Blainville, jusqu’au 26 août 2017.

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