Critiques

Stone : Le cœur qui balance

Shawn Bennett

Le lieu, déjà, est magnifique. L’air fluvial tourbillonne dans l’Amphithéâtre, qui donne l’impression d’un chapiteau en demi-cercle. C’est le cadre idéal pour voir ce que l’univers du parolier Luc Plamondon a inspiré aux acrobates du Cirque du Soleil.

Avec une chevelure en bataille et de petites lunettes teintées qui ne sont pas sans rappeler Plamondon lui-même, un maestro (Éloi Cousineau) livre les consignes d’usage. Le rideau s’ouvre sur un numéro étourdissant accompagné par la chanson Parc Belmont, interprétée par Martha Wainwright, où une horde de danseuses en blanc envahissent la scène alors qu’un carrousel vertigineux et sinistre se dresse comme un phare éteint dans un royaume excentrique.

Shawn Bennett

La signature visuelle, par sa verticalité et son côté dramatique, rappelle l’opéra rock Starmania. Nous sommes dans un parc d’attraction post-apocalyptique et surréel qui sied tout à fait aux chansons les plus célèbres du parolier. Les costumes de Sébastien Dionne, qui sont inspirés de la haute couture tout en étant adaptés aux contraintes de chacune des disciplines, sont incontestablement l’une des plus grandes forces du spectacle.

La danse permet de créer de grands mouvements de groupe et de faire des transitions qui déjouent presque l’immanquable succession de numéros qui constituent chaque fois le squelette des spectacles du Cirque du Soleil. La trame simple — le maestro rencontre une ingénue muette qui aura mystérieusement une voix à l’issue du spectacle — paraît bien accessoire à côté du souffle et de l’énergie des chorégraphies qui auraient pu lier tout le spectacle dans un même tourbillon si elles avaient été exploitées davantage.

Shawn Bennett

La succession de chansons (et de numéros de cirque) donne au spectacle les allures d’un concert rock ou d’un tour de chant. On regrette l’absence des chanteuses sur scène pendant les premiers numéros tant les réinterprétations sont, pour la plupart, réussies. Monopolis par Milk & Bone, Le monde est stone par Beyries, Île aux mimosas par Klô Pelgag, Tiens-toi ben, j’arrive! par Catherine Major… Les voix, toutes féminines, donnent un nouveau souffle aux refrains connus.

Lorsque le metteur en scène délaisse les disciplines classiques du cirque au profit de la danse ou de la création de saisissantes images scéniques (on pense entre autres à ces silhouettes vêtues de robes blanches serties d’ampoules électriques, qui défilent au fond de la scène comme des automates), ou qu’il mixe les disciplines pour investir totalement l’espace, on a l’impression que le Cirque du Soleil se réinvente (enfin!).

Mais à un certain moment, l’intensité du spectacle diminue, les arrangements musicaux deviennent moins inventifs, et des procédés vus et revus refont surface. Par exemple, un personnage qui tente piètrement et à grand renfort de grimaces de reproduire ce que font les acrobates pour amener un peu de folie dans un numéro, et deux fois plutôt qu’une.

Les acrobaties qui suscitent le plus d’intérêt sont celles où les prouesses techniques s’accompagnent d’une part de jeu d’acteur. Le duo de sangles d’Iryna Galenchyk et Dmytro Turkeivev, pendant Le monde est stone, est splendide sur ce point. Non seulement les acrobaties sont inventives et finement exécutées, mais le couple nous raconte, avec tout son corps, une histoire poignante. Les quatre acrobates du numéro de porteurs parallèles sur Lili voulait aller danser auraient aussi des leçons à donner à certains de leurs confrères qui abusent des regards exorbités.

Shawn Bennett

Les derniers numéros sont, paradoxalement, les moins impressionnants. Le trio de roue Cyr, avec des interprètes dont il est évident que ce n’est pas la spécialité, tombe à plat sur une version alanguie du Blues du businessman. Le numéro de cracheuse de feu est décevant et le quatuor de bungee aérien, si vertigineux soit-il, manque de précision et de coordination.

On sort de Stone avec le cœur qui balance, séduit par l’univers visuel imaginé par les concepteurs et par certains numéros où le chant, le rythme et les mouvements créent des moments de grâce, mais déçu par plusieurs maladresses et raccourcis.

Stone

Hommage à Plamondon. Direction créative : Daniel Fortin. Mise en scène : Jean-Guy Legault. Direction musicale : Jean-Phi Goncalves. Scénographie : Simon Guilbault. Accessoires : Alain Jenkins. Costumes : Sébastien Dionne. Maquillages : Florence Cornet. Éclairages : Étienne Boucher. Chorégraphe : Lydia Bouchard. Chorégraphe de la performance acrobatique : Émilie Therrien. Avec Rosita Hendry, Aaron Hakala, Lukas Ivanow, Silvia Vrskova, Jee Lam, Éloi Cousineau, Breagh Lunn, Laura Smith, Mark Pieklo, Rafael Moraes, Blancaluz Capella, Mélodie Lamoureux, Véronique Giasson, Eira Glover, Merryn Kritzinger, Yanelis Brooks Sanchez, Iryna Galenchyk, Dmytro Turkeiev, Batbold Andryei, Munkhbat Ganbayar, Simon Beaudry, Samantha Bérubé, Charles-Antoine Dupras, Rémi Francoeur, Vincent Massé-Gagné, Véronique Savoie, Jennifer Lécuyer, Aurélie Deroux-Dauphin et Anna Ostapenko. Une production de 45 Degrees, une division du Cirque du Soleil. À l’Amphithéâtre Cogeco (Trois-Rivières) jusqu’au 19 août 2017.

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