Critiques

Kalakuta Republik : Corps libérés

Christophe Raynaud De Lage

Afrobeat, séduction, pouvoir et rébellion. Voilà quatre axes de Kalakuta Republik, une ode douce-amère rendue au mythique musicien Fela Kuti par le danseur et chorégraphe belgo-burkinabé Serge Aimé Coulibaly. Pour votre humble serviteur, il s’agit de l’une des plus marquantes découvertes du Festival d’Avignon 2017.

Christophe Raynaud De Lage

Il est originaire du Burkina Faso. Il travaille à Bruxelles et dans les Flandres depuis que, séduit par sa puissante physicalité, Alain Platel en a fait l’un de ses danseurs-vedettes. Serge Aimé Coulibaly est un adepte du métissage, un homme de dialogue qui aime croiser les langages chorégraphiques. Avec Kalakuta Republik, sur la musique du grand Fela Kuti, il réussit le pari que tentent depuis au moins une décennie de nombreux chorégraphes africains : inventer un langage hybridant un certain répertoire africain et des notions de danse contemporaine.

Coulibaly le fait en y ajoutant des soupçons de break-dance et des déhanchés nocturnes spontanés, sur un propos politique fort, sans clichés et sans folklore. Grâce entre autres à une équipe de danseurs follement virtuoses et démesurément engagés, il réussit ces croisements de manière plus organique que ne l’ont fait par exemple des chorégraphes comme Robyn Orlin (Afrique du Sud) et Faustin Linyekula (Congo).

Christophe Raynaud De Lage

Il faut dire que l’idée d’un spectacle inspiré de Fela Kuti est d’emblée séduisante. Inventeur de l’afrobeat et figure scénique puissante, avec ses morceaux durant souvent plus d’un quart d’heure et ses discours engagés et festifs, le Black President est un artiste culte dont l’intelligence musicale continue de séduire mélomanes et danseurs de la nuit, et un homme engagé dont la pugnacité suscite encore l’admiration et l’éveil des consciences. Mais l’idée comportait aussi un piège que ce spectacle évite magistralement : celui de proposer une œuvre laudative qui applaudit le musicien nigérien sans poser de regard critique.

Dans Kalaluta Republik, le pouvoir d’influence du grand Fela est tout à la fois célébré et remis en question. Son charisme, tantôt outil d’éveil des consciences et de libération des corps, paraît également par moments proche de certaines formes inquiétantes d’autoritarisme. Le spectacle, offrant une symphonie de corps combatifs, mais aussi une myriade de corps soumis, pose d’abord la question de la possibilité d’une émancipation par le biais du discours engagé de l’artiste. Mettant en scène Fela Kuti dans le rôle d’un chef d’orchestre tantôt inspirant, tantôt abusif, il montre aussi les limites du leadership et de l’engagement artistique, dans un contexte d’activisme où la figure militante adulée peut exercer un pouvoir proche de celui qu’il dénonce.

Christophe Raynaud De Lage

Soumis à l’autorité du Black President, les prodigieux danseurs inventent en première partie une danse urgente et violente, ancrée dans l’énergie du révolutionnaire. Mêlant répertoire traditionnel africain, breakdance, jazz, mouvements chaloupés et gestuelle cassée, la chorégraphie exalte le collectif (ou le combat mené à l’unisson), tout en aménageant des espaces de rupture.

Dans cette danse hachurée et essoufflante, absolument virtuose, la troupe érige un mur contre l’esclavagisme, contre le passé colonial africain, contre la corruption des élites. Mais, étrange dichotomie, elle en reproduit aussi les effets, en porte les stigmates, en exhibe les cicatrices. Cicatrices qui pourraient, nous semble-t-il, se rouvrir dans le combat, en se heurtant à l’influence d’un maître à penser radical et jusqu’au-boutiste.

Christophe Raynaud De Lage

En deuxième partie, vêtus de vêtements colorés et festifs, les danseurs basculent dans l’utopie, exposant le monde festif et affranchi dont rêvait Fela Kuti : sensualité, séduction, liberté, spiritualité, enivrements et tremblements. Sur des réinterprétations de la musique de Kuti, à consonance plus rock, le plateau se voile de fumée et embrasse un doux chaos. Débarrassée d’une autorité abusive, la troupe jouit de liberté, mais paraît aussi souffrir d’une certaine dérive individualiste : une absence de repères qui a des airs de fin du monde. Rien n’est jamais parfait.

Kalakuta Republik

Chorégraphie : Serge Aimé Coulibaly. Musique : Yvan Talbot. Dramaturgie : Sara Vanderieck. Scénographie et costumes : Catherine Cosme. Éclairages : Hermann Coulibaly. Vidéo : Eve Martin. Avec Marion Alzieu, Serge Aimé Coulibaly, Ida Faho, Antonia Naouele, Adonis Nebié, Sayouba Sigué et Ahmed Soura. Une coproduction de Faso Danse Théâtre et des Halles de Schaerbeek (Bruxelles). Au Cloître des Célestins, à l’occasion du Festival d’Avignon, jusqu’au 25 juillet 2017.

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