Critiques

Lucrèce Borgia : Ode au sublime et au grotesque

«Dans votre monstre, mettez une mère, et le monstre intéressera, et le monstre fera pleurer.» «Et le monstre aura le visage de Lucrèce Borgia», aurait pu aussi ajouter Victor Hugo dans la préface de la pièce du même nom. Car dans ce drame romantique en trois actes, l’auteur transcende l’amour maternel. Il le magnifie, même pour le pire des monstres, la maternité purifiant la «difformité morale».

Cette difformité, Lucrèce la doit avant tout à sa généalogie. Elle est une Borgia dont la vie est grandement inspirée de celle de l’une des plus sulfureuses figures de l’Italie post-médiévale. Fille du cardinal valencien Roderic Borgia devenu le pape Alexandre VI, Lucrèce Borgia a marqué son époque autant pour ses mœurs dissolues que pour le sang qu’elle avait sur les mains.

La pièce raconte ainsi la destinée de cette femme de pouvoir dans la ville de Ferrare, de son amour avec Gennaro, fils né d’une relation incestueuse avec son frère César, qui a lui-même tué son frère Jean pour l’amour de leur sœur. Gennaro, qui ne sait rien de tout ça, verra peu à peu l’identité de cette femme se révéler sous ses yeux, telle une miséricorde. Et finira par s’attirer les foudres du mari de Lucrèce, Don Alphonse d’Este.

Pour jouer cette pièce majeure de Victor Hugo, le Théâtre du Nouveau Monde accueille les sociétaires de la Comédie-Française, neuf ans après la présentation du Malade imaginaire par la prestigieuse compagnie. La mise en scène est assurée par Denis Podalydès, qui dirige là un spectacle présenté depuis 2014. Sauf que cette fois, le personnage de Lucrèce Borgia est attribué à une femme, Elsa Lepoivre, qui succède à Guillaume Galienne dans une version un peu moins sophistiquée de la pièce. Inversement, celui de Gennaro est désormais joué par un homme, Gaël Kamilindi.

Pour restituer la violence poétique de ce drame incestueux, l’excellent Podalydès marie sans retenue le ridicule et l’exagération, se nourrissant du grotesque pour magnifier ses personnages. D’ailleurs, peut-être ne pensait-on pas rire autant devant une représentation de Lucrèce Borgia. À ce jeu-là, le comédien belge Christian Hecq, qui incarne Gubetta, le confident et homme de main de Lucrèce Borgia, se montre tout simplement génial. D’autant plus que le texte en prose demeure très contemporain, notamment lorsqu’il aborde la valeur de la parole donnée en politique ou la manière de diriger les peuples. Et aussi, parce qu’il fait naître une réflexion sur l’inconditionnalité de l’amour d’une mère, sur le pardon et sur la rédemption.

Pour sublimer le tout, le metteur en scène sert à ses acteurs des décors qui semblent sortir tout droit des peintures du Caravage. La couleur en moins. Rien ne subsiste que le noir profond d’un premier acte annonciateur d’une mort certaine. De ce noir ne surgit que la blanche chemise de Gennaro dans le deuxième acte, comme pour béatifier l’innocent né de l’inceste. Le troisième acte est lui offert au rouge. Celui du sang, évidemment, celui de la passion aussi. Et celui du vin de Syracuse, ce poison dont seuls les Borgia ont le secret.

Lucrèce Borgia

Texte : Victor Hugo. Mise en scène : Denis Podalydès. Scénographie : Eric Ruf. Costumes : Christian Lacroix. Éclairages : Stéphanie Daniel. Son : Bernard Vallery. Maquillages et effets spéciaux : Dominique Colladant. Masques : Louis Arene. Chorégraphie : Kaori Ito. Avec Eric Ruf, Elsa Lepoivre, Christian Hecq, Gilles David, Jérémy Lopez, Clément Hervieu-Léger, Nâzim Boudjenah, Elliot Jenicot, Benjamin Lavernhe, Claire de La Rüe du Can, Gaël Kamilindi, Théo Comby Lemaitre, Pénélope Avril, Vanessa Bile-Audouard et Marianna Granci. Une production de la Comédie-Française. Au TNM, à l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, jusqu’au 4 août 2017.

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