Critiques

Saloon : Le Far West à Broadway

Laurence Labat

Après avoir été présenté en première mondiale au Festival western de St-Tite l’an dernier et avoir voyagé depuis, en Europe notamment, Saloon, la plus récente création du Cirque Éloize, déploie enfin son univers de cow-boys à Montréal.

Les artistes, n’en étant donc pas à leur premier rodéo, offrent des prestations parfaitement exécutées, où musique, danse et disciplines circassiennes se mêlent habilement au cœur d’une dramaturgie ingénue, mais franchement efficace, redonnant toutes ses lettres de noblesse au concept même de divertissement familial grand public.

Laurence Labat

Le spectacle mis en scène par le Belge Emmanuel Guillaume table en effet sur une trame narrative toute simple: la danseuse du saloon local (la délicate et pourtant pleine d’autorité Justine Méthé-Crozat) est convoitée à la fois par le riche et élégant tenancier (Jules Trupin, dont on salue la présence scénique remarquable) et par le robuste et vigoureux shérif (interprété avec conviction par Jérémy Saint-Jean Picard), mais accordera son cœur au candide et séduisant pied-tendre fraîchement débarqué en ville (Alastair Davies). Cette modeste intrigue a le double mérite d’être intelligible pour les spectateurs de tous âges et de donner lieu à différents affrontements circassiens (planche coréenne, main à main et autres acrobaties).

Les diverses disciplines de cirque s’approprient d’ailleurs fort adroitement les nombreux éléments de l’iconographie western. Le lustre antique du saloon devient le support d’un magnifique numéro de voltige, l’incontournable rixe générale sert de prétexte à une symphonie de sauts périlleux, de main à main et de contorsion, et tout cela sans compter les massues de mineurs qui servent d’accessoires à un numéro de danse acrobatique enlevant.

Laurence Labat

Symbiose interdisciplinaire

L’une des principales réussites de Saloon est de parvenir à un mariage fusionnel et harmonieux entre musique, danse, théâtre et arts du cirque. On arrive ici à atteindre une symbiose qui persistait à échapper à Cirkopolis, alors même que Dave St-Pierre en était le co-metteur en scène et chorégraphe. Ici, les chansons interprétées en direct sur scène font partie intégrante du spectacle et plutôt que d’en compromettre le rythme — comme certains auraient pu s’en plaindre cet été en assistant à Tabarnak du Cirque Alfonse, par exemple — elles y contribuent largement.

La musique occupe une place si fondamentale dans Saloon que l’ouverture du spectacle, après une très brève apparition clownesque, est confiée à un trio de musiciens chantant autour d’un brasero plutôt qu’à un rutilant numéro d’acrobaties de groupe, coup d’envoi traditionnel s’il en est. Les musiciens tiendront pratiquement le rôle de coryphées tout au long de la représentation, car les chansons — certaines originales, composées par Éloi Painchaud, d’autres proposant des adaptations d’airs populaires —, tant par leurs paroles que par leur tempo, narrent subtilement l’action se déroulant sur scène.

Laurence Labat

La partition musicale est, en ce sens, aussi importante que l’était celle du Il Ritorno de Circa, présenté à Montréal au printemps dernier, tout en étant d’un style diamétralement opposé; l’une s’avérant aussi festive que l’autre se révélait déchirante. Avec ses ritournelles entraînantes, ses chorégraphies mariant le ballet-jazz aux saltos et son histoire d’amour bon-enfant, Saloon pourrait pratiquement être qualifiée de comédie musicale circassienne.

En outre, la plupart des tableaux multiplient les points d’intérêt. Dans un coin de la scène on chante en s’accompagnant au violon, à la guitare, à l’harmonica et aux percussions, dans un autre on se contorsionne, tandis que certains artistes virevoltent au centre de l’aire de jeu. Si un ou deux numéros échappent à cette dynamique en épousant une formule plus classique, cela ne saurait aucunement compromettre la joie et l’émerveillement que le spectacle sème chez son auditoire.

Saloon

Mise en scène: Emmanuel Guillaume. Musique: Éloi Painchaud. Son: Colin Gagné. Acrobaties: Nicolas Boivin-Gravel. Chorégraphies: Annie St-Pierre. Scénographie et accessoires: Francis Farley. Costumes: Sarah Balleux. Maquillages: Virginie Bachand. Éclairages: Francis Hamel. Avec Alastair Davies, Jérôme Hugo, Justine Méthé-Crozat, Félix Pouliot, Johan Prytz, Jérémy Saint-Jean Picard, Jules Trupin, Shena Tschofen, Sophie Beaudet, Ben Nesrallah et Trevor Pool. Une production du Cirque Éloize. À la salle Ludger-Duvernay du Monument-National jusqu’au 30 septembre 2017.

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