Critiques

Visage de feu : Adolescence consumée

Michel Emery

L’adolescence est un incendie ravageur dans Visage de feu, cette pièce de jeunesse du réputé Berlinois Marius Von Mayenburg. La modeste production de la compagnie Territoire 80 la fait pourtant pencher davantage du côté de l’enfance et de l’innocence, sous une montagne de peluches.

Michel Emery

L’approche, tout en dentelle, réduit parfois la charge émotive de cette pièce mettant en scène un frère et une sœur flirtant avec les interdits. Mais elle réussit le pari du spectacle intimiste à la physicalité saisissante, dévoilant un certain savoir-faire chez la metteure en scène Laurence Castonguay Emery, une nouvelle venue qu’on a pour l’instant surtout vue comme interprète chez Omnibus (notamment dans Plywood, un show sur le rough).

Férue de théâtre corporel, la jeune metteure en scène dirige ses acteurs Solo Fugère et Marie Fannie Guay dans un duo ludique et sensuel: leur relation sexuellement ambiguë se dévoile à travers le jeu des corps se pourchassant de la chambre à la salle de bain ou s’enroulant énergiquement dans un soyeux drap blanc, puis se reposant la tête sur le ventre d’un immense ourson en peluche.

Michel Emery

On s’attendrit devant ces belles images davantage qu’on se trouble de la charge sexuelle unissant Kurt et Olga, ce frère et cette sœur en quête d’eux-mêmes, et qui ont soif de rébellion. Développant dans cette chambre blanche un monde reclus et ambigu, ils creusent un énorme fossé entre eux et leurs parents déroutés. Jusqu’à ce qu’Olga s’amourache de l’énigmatique Paul et que la jalousie pousse Kurt à mettre le feu partout.

Quitter l’enfance

En choisissant un angle tendre, intimiste et enfantin, la mise en scène met l’accent sur l’enfance que ces personnages sont en train de quitter, plutôt que de raconter l’adolescence qui les happe de plein fouet. Il y a là un vrai point de vue, peut-être même une audace, mais le choix est très discutable, tant il réduit la colère de ces personnages et néglige de montrer leur saleté. L’urgence de leur révolte n’est pas assez palpable, de même que le caractère perturbant de leur relation avec leurs parents. La mise en scène, certes intelligente à plusieurs égards, atténue ainsi quelques importants enjeux. D’autant plus que le niveau de jeu, pour le moins feutré, risque par moments de banaliser l’action dramatique.

Michel Emery

Pour montrer, toutefois, la distance que Kurt et Olga développent avec leurs parents, Laurence Castonguay Emery a eu l’excellente idée de ne jamais faire apparaître lesdits géniteurs, entendus par le biais d’une voix hors champ dont la provenance nous échappe. Maintenant les parents à distance, centrant complètement notre regard sur les enfants, le spectacle nous invite à vivre cette histoire à travers leur point de vue et à développer pour eux une totale empathie. Le comportement des parents nous semble alors lointainement inapproprié et décalé – exactement ce que ressentent Kurt et Olga.

Les peluches, avec leur double symbolique, celle de l’enfance, mais aussi celle de la transgression (quand elles sont décapitées ou quand elles servent à des jeux sexuels), sont une autre richesse de ce spectacle. Bravo également au brillant scénographe Cédric Delorme-Bouchard, qui a su démultiplier l’espace ingrat de la salle intime du Théâtre Prospero en intégrant à sa scénographie un morceau de loge, transformé en salle de bain à la porte entrouverte, par laquelle le spectateur aperçoit quelques bribes d’intimité.

Visage de feu

Texte: Marius von Mayenburg. Traduction: Mark Blezinger, Laurent Muhleisen et Gildas Milin. Adaptation: Guillaume Corbeil. Mise en scène: Laurence Castonguay Emery. Dramaturgie: Émilie Martz-Kuhn. Son: Simon Gauthier. Scénographie: Cédric Delorme-Bouchard. Costumes: Léa Pennel. Marionnettes: Émilie Racine. Éclairages: Mathieu Marcil. Avec Solo Fugère et Marie Fannie Guay. Voix hors champs: Nathalie Claude et Stéphane Crête. Une production de Territoire 80. Dans la salle intime du Théâtre Prospero jusqu’au 14 octobre 2017.

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