Critiques

Le Jardin des délices : Tableaux sauvages

Nicolas Ruel

Le rideau se lève sur le monde clos de Jérôme Bosch, grisaille de sa création à l’état cristallin. Puis Le Jardin des délices s’ouvre et apparaît la myriade des nudités blanches, entremêlées de bêtes et de bassins. Flanquée de deux écrans ronds, la scène s’illustre de projections qui détaillent l’œuvre flamande. Dès lors, une suite de tableaux dansés, éblouissants, copient, animent et commentent visuellement ces éléments fantastiques et sensuels du triptyque de Bosch.

Nicolas Ruel

La dizaine de corps blancs, élégants et graciles de Chouinard n’a pas échappé à la Jheronimus Bosch 500 Foundation, dont la commande célèbre l’anniversaire de ces champs élyséens métissés d’enfer. De Bosch à Chouinard, les corps nus, androgynes dans le mouvement, se pressent en chair et en os sous nos yeux sidérés.

Ainsi, la cohorte de personnages sur la pointe des pieds se précipite, se frôle et se prélasse, agglutinée en grappes, levant bras, mains ou pieds, membres déliés, ou caracolent sans cheval, qui à dos de cochon selon Bosch, qui d’un homme grimaçant selon Chouinard. La comédie fantasque baigne dans des éclairages à la subtilité inégalée, et les gros plans sur la peinture subissent un surcroît d’étrangeté dans la danse.

Chouinard a choisi d’investir la partie basse du triptyque, la projection tenant lieu de paysage. La scène centrale des plaisirs terrestres, puis l’enfer et l’éden privilégient la prolifération de la grâce, métaphore d’une jeunesse insolente et innocente. On cueille, on se délecte, on se presse autour de l’œuf cosmique; une bulle transparente énorme roule sur la scène et s’entrouvre au gré de l’invention.

Sylvie-Ann Paré

Vient ensuite le meilleur de l’humour noir, l’enfer boschien d’une autre manière: ces couples adolescents adonnés à l’orgie sensorielle versent dans le grotesque. La chorégraphe excelle à livrer la débauche au chaos, le capharnaüm alimenté par deux trompes géantes bien utilisées, une échelle où se suspend une folle emperruquée, glissant à répétition comme fromage sur la râpe, et tutti quanti, dans les hurlements, tambours improvisés, poubelles, béquilles, cordes, tuyaux souples et véhicules saugrenus déplacés parmi les enragés. Cette cour des miracles à l’acmé du potlatch vire en catastrophe.

On rit, on angoisse de cette inquiétude que Bosch a peinte à la folie. Mais la paix édénique compensera cette création réversible, mythe désiré de la beauté apaisante, immobile, divine, figurée au féminin comme au masculin dans le troisième tableau. La sérénité inonde la scène, l’art brûle les siècles, au rythme des percées ethnologiques et spirituelles de Chouinard.

Nicolas Ruel

Dans la programmation double de Danse Danse, cette pièce joyeuse (2016) s’inscrit dans un autre triptyque, plus allusif. Le Cri du monde (2000), sa version de la vie apparue sur la terre, est suivie d’une saisissante composition bleu sombre, Soft virtuosity, still humid, on the edge (2017), aux teintes de l’horizon infernal boschien.

Dans cette pièce, l’enfer est la condition terrestre même. La caméra projette des visages métamorphosés par la distorsion. Le cri silencieux de ces êtres, dont la multitude, noyée dans un océan de souffrance et de lamentation, fait écho au flot des humains lancés dans un destin absurde. La créatrice, libre dans sa dramaturgie, n’a jamais été aussi près de ses interprètes et de notre monde.

Jérôme Bosch: Le Jardin des délices

Chorégraphie, scénographie, éclairages, costumes, accessoires et vidéo: Marie Chouinard. Musique: Louis Dufort. Maquillages: Jacques-Lee Pelletier. Avec Charles Cardin-Bourbeau, Sébastien Cossette-Masse, Catherine Dagenais-Savard, Valeria Galluccio, Motrya Kozbur, Morgane Le Tiec, Scott McCabe, Sacha Ouellette-Deguire, Carol Prieur et Clémentine Schindler. Une production de la Compagnie Marie Chouinard présentée par Danse Danse. Au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts jusqu’au 30 septembre 2017.

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