Critiques

Nina, c’est autre chose : Tango domestique et social

Julien Benhamou

Dans un étonnant contre-emploi, le metteur en scène Florent Siaud tente un spectacle ensoleillé, assorti de pas de tango. Nina, c’est autre chose, une pièce mineure du répertoire de Michel Vinaver, se présente comme une chronique de la vie quotidienne et comme le récit initiatique de vieux garçons transformés par l’arrivée d’une femme solaire et spontanée.

Julien Benhamou

Connu au Québec pour son travail autour de dramaturgies contemporaines éclatées, Florent Siaud a notamment créé des espaces-temps particuliers pour les textes de Heiner Müller (Quartett), d’Ivan Viripaev (Illusions), ou encore de Sarah Kane (4.48 Psychose). Il excelle à donner vie à des structures dramaturgiques vertigineuses, à inventer des atmosphères éthérées ou des mondes rythmés qui échappent au réalisme tout en demeurant ancrés dans une forte humanité. Mais il faut avouer que nous n’avons pas affaire au même Florent Siaud ces jours-ci à la Chapelle. Le registre est plus banalement réaliste et parfois anecdotique, au point où l’on se demande quelle était vraiment l’urgence de monter cette petite pièce de Vinaver.

Ni un grand texte ni un four, Nina, c’est autre chose dessine un univers intime et scrute la vie dans un petit appartement parisien, tout en traçant les contours d’une société française en quête d’émancipation dans les années 1970. Ballet aussi domestique que social, la pièce raconte l’espace de liberté qui semble peu à peu s’ouvrir dans le Paris de 1976. Mais pour des petits salariés comme les frères Charles (Renaud Lacelle-Bourdon) et Sébastien (Éric Bernier), dont la vie en entreprise n’est pas toujours rose, la quête est hachurée. D’un repas à l’autre, du soir au matin, ils se délesteront de quelques chaînes, se libérant aussi de l’emprise de leur défunte mère, dont le spectre pèse lourd. À 40 ans, ces hommes-enfants deviendront peut-être enfin des adultes.

Julien Benhamou

Proche du cinéma français des années 1970, et à vrai dire peu théâtral, ce texte utilise aussi, comme dans un film de la Nouvelle Vague, une figure féminine libre et émancipée comme détonateur. Quand Nina (Eugénie Anselin) débarque, la clope au bec et le regard assuré, elle devient l’instrument du destin et l’objet de fascination. Lumière, fous rires et pas de danse inondent l’appartement: la mise en scène de Florent Siaud intègre un duo de musiciens et quelques pas de tango dans le quotidien des deux frères. Une vision plutôt caricaturale de cette danse, qui sert ici de toile ludique et qui symbolise le séjour de Nina, aussi fiévreux que furtif. Le tout est plutôt artificiel, hélas.

Nina ne restera pas. Avec elle partent la légèreté et la folie. Et dans cette mise en scène qui échoue peut-être en partie à représenter le monde ensoleillé de Nina, c’est plutôt le poids de la matérialité, du quotidien et des horaires réglés qui triomphe. À force de multiplier les manipulations de nourriture et les changements de costumes, sans que ceux-ci nous paraissent signifiants, le spectacle se perd dans un naturalisme que, pourtant, il semble constamment vouloir chasser. Ludique, la mise en scène sait néanmoins incarner les jeux de séduction et de pouvoir. Moins prenante est la représentation de la sensualité, par moments prépondérante dans le sous-texte de Vinaver, mais un peu retenue dans le spectacle des Songes turbulents.

Nina, c’est autre chose

Texte: Michel Vinaver. Mise en scène: Florent Siaud. Avec Renaud Lacelle-Bourdon, Éric Bernier, Eugénie Anselin, Chloé Pfeiffer et Lysandre Donoso du duo Doble Filo. Scénographie: Philippe Miesch. Costumes: Jean-Daniel Vuillermoz. Éclairages: Cédric Delorme-Bouchard. Vidéo: David B. Ricard. Chorégraphies: Marilyn Daoust. Coiffures et maquillages: Catherine Saint-Sever. Une coproduction des Songes turbulents, de la Comédie de Picardie, des Théâtres de la Ville de Luxembourg et de LA SERRE_arts vivants. À la Chapelle jusqu’au 5 novembre 2017.

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