Critiques

L’Hôpital des poupées : Fantaisies lucides

Vincent Champoux

Avec L’Hôpital des poupées, la compagnie Nuages en pantalon pose de grandes questions tout en dépeignant avec ludisme ce qui se passe dans la tête et dans la vie d’une jeune enfant. Le récit écrit par Isabelle Hubert et la mise en scène de Jean-Philippe Joubert s’arriment comme les deux moitiés d’un tout imaginatif et fantaisiste.

Vincent Champoux

Dominique, ou plutôt Rose, sa poupée qui parle pour elle lorsqu’elle se sent timide et nerveuse, raconte que chaque enfant plus vieux et adulte des alentours a un objet chéri, le compagnon de trépidantes aventures imaginaires, maintenant rangé dans un coin de la maison et de sa mémoire. La poupée nous apparaît dès lors sous un jour nouveau: c’est plus qu’un jouet, c’est une confidente, une clé qui ouvre l’imaginaire, canalise les émotions, aide à passer par-dessus les coups durs et qui détourne l’attention du moi pour le porter vers l’autre. C’est aussi une béquille dont il faudra se défaire.

Après moult tumultes émotifs, la fin de l’histoire sera sereine et lumineuse. Rose sera blessée, puis réparée, pendant que Dominique se questionnera sur la vérité et la provenance des idées. À l’issue de la réflexion, l’objet aimé cesse d’être une part vitale de soi, et le temps des fantaisies conscientes, de l’imagination lucide s’ouvre. La symbolique est belle et riche, et les idées semées pendant toute la pièce, joliment évoquées et formulées par l’auteure, continuent de faire leur chemin dans nos têtes longtemps après la fin de la pièce. «Une histoire, c’est une idée déguisée», dira entre autres le Docteur des poupées.

Vincent Champoux

On espère que les enfants les captent aussi. À en juger par l’agitation qui régnait dans la salle à la première représentation scolaire, le déploiement des idées et des mots ne permettait peut-être pas de retenir leur attention. Il faut dire que si la réalité dépeinte (poupée, école, parents, routine, vélo) convient bien aux 4 ans et plus, la verbalisation des émotions et du cheminement de la pensée de Dominique prend beaucoup de place dans le récit. Les enfants ont tendance à répondre à ses questions, plutôt qu’à les laisser résonner. Pendant les segments plus visuels, le tumulte s’apaise et les yeux sont rivés à la scène. Joubert et son équipe de concepteurs maîtrisent l’art des apparitions. Un tapis tiré à partir des coulisses permet de faire défiler des objets (surtout des jouets) à l’avant-scène. Un vélo, un siège d’auto et un lit surgissent comme par magie de la boîte noire qui occupe le centre de la scène. La routine quotidienne (s’habiller, déjeuner, sortir) s’en trouve dynamisée.

Melissa Merlo communique toutes les idées et les émotions de Dominique avec acuité. On s’attache beaucoup à la fillette. Un micro permet d’entendre chacun de ses mots très distinctement, nous fait sentir qu’on est tout près d’elle et modifie sa voix lorsqu’elle fait parler Rose. Les personnages qui gravitent autour de Dominique sont présentés «en morceaux». Une case colorée s’ouvre dans un mur noir, révélant le visage de Nicolas Drolet, qui prête mimiques et voix aux personnages. Dans une autre case apparaissent les jambes ou les bras de la mère, du père, du frère, de l’enseignante. Le cerveau s’active, complète, crée une image mentale du personnage. L’espace scénique s’anime en même temps que les neurones.

L’Hôpital des poupées

Texte: Isabelle Hubert, d’après le livre d’Ann Margaret Sharp. Scénario de l’adaptation: Claudia Gendreau, Isabelle Hubert et Jean-Philippe Joubert. Mise en scène: Jean-Philippe Joubert. Scénographie, costumes et accessoires: Claudia Gendreau. Son: Nicolas Jobin. Éclairages: Jean-Philippe Joubert. Avec Mélissa Merlo, Nicolas Drolet et Sonia Montminy. Une production de Nuages en pantalon. Aux Gros Becs jusqu’au 26 novembre 2017, puis à la Maison Théâtre du 14 février au 4 mars 2018.

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