Critiques

Les Barbelés : L’urgence de dire

Simon Gosselin

Assise devant un tas de pamplemousses roses qu’elle épluche compulsivement, une jeune femme (Marie-Ève Milot) explique, avec un sourire d’incrédulité figé, sa «maladie»: des barbelés qui se répandent dans son corps sont sur le point d’envahir sa gorge et de la museler pour toujours. Si on naît tous avec des barbelés dans le ventre, une telle évolution est une affection rare, apprend-on par la voix hors champ de Wikipédia, dont les victimes, mises au ban de la société, se regroupent dans les bas-fonds des villes. C’est la proposition saisissante de la pièce d’Annick Lefebvre, Les Barbelés, créée cet automne au Théâtre de la Colline, à Paris, avant d’être présentée en 2018 au Théâtre de Quat’Sous. L’auteure de J’accuse y réaffirme son art du monologue, livré comme une logorrhée jaillissant d’une fiévreuse nécessité de parler.

Simon Gosselin

La metteure en scène Alexia Bürger installe ce monologue dans une cuisine, banale au premier coup d’œil. Mais on s’aperçoit que le décor conçu par Geneviève Lizotte semble avoir été arraché d’un appartement, laissant apparaître la laine isolante sous le plancher et, autour des murs, des lambeaux de plâtre: une découpe rough, violente, comme l’indique, côté cour, la chaise haute brisée dans ce travail d’extraction. C’est en effet à un brutal et ultime fragment de vie qu’on assiste avec cette allégorie d’un être dépossédé de la parole, une parole dont on reconnaît trop tard la valeur, le privilège, et même la responsabilité, et qui est portée à la scène pour être dite et entendue. Mais le verbe dire est bien faible, ici, tant l’urgence de parler bat, comme un cœur fou, à chaque réplique.

Le personnage incarné par Marie-Ève Milot paraît littéralement traversé par les mots. À mesure que les barbelés poursuivent leur inexorable progression (des radiographies projetées sur le frigo l’attestent), son corps est agité de convulsions, elle crache du sang et ses adresses au public deviennent plus directes, angoissées. Elle sait qu’il lui reste un peu plus d’une heure – la durée du spectacle – avant de se taire à jamais. Alors elle parle, bien sûr, avec fulgurance, de ce qui l’irrite ou la blesse, de ceux qui ouvrent leur portière d’auto sur une piste cyclable aux climatosceptiques. Elle ne s’épargne pas non plus, pour tant d’occasions manquées de dénoncer, de s’insurger, pour toutes les fois où elle s’est tue, devant le racisme de son père ou la lâcheté de son frère.

Simon Gosselin

Elle évoque ses souvenirs d’enfant, témoin de la violence conjugale, puis d’adolescente amoureuse d’une amie ayant été abusée dans son Sept-Îles d’adoption, son consentement muselé parce que femme et Noire. Leur jouissance avait résonné dans la maison familiale comme un cri de révolte contre le racisme paternel. Les barbelés, on peut les avoir aussi au cœur: une fermeture à l’autre léguée par nos parents, notre milieu. Craignant de transmettre à son propre enfant un héritage de laideur, la jeune femme lui livre en quelque sorte son testament, en affirmant ultimement son espoir d’une humanité réconciliée.

À Paris, dans une salle pleine de lycéens, la pièce d’Annick Lefebvre a trouvé une écoute et une résonance réjouissantes. La Colline a beau avoir eu la sottise de préciser qu’il s’agissait d’un «spectacle en québécois non surtitré en français», la langue vivante de l’auteure, sans concessions aux références socioculturelles, avec sa syntaxe essoufflante, ses énumérations colorées et ses sacres tels des motifs poétiques, Marie-Ève Milot l’a portée avec une limpidité parfaite. Et ces Barbelés ont été reçus dans toute leur terrifiante, leur poignante lucidité.

Les Barbelés

Texte: Annick Lefebvre. Mise en scène: Alexia Bürger. Dramaturgie: Sara Dion. Scénographie et costumes: Geneviève Lizotte. Éclairages: Martin Labrecque. Son: Nancy Tobin. Conseil en mouvement: Anne Thériault. Effets spéciaux: Olivier Proulx. Avec Marie-Ève Milot. Une coproduction du Théâtre de Quat’Sous et du Théâtre de la Colline. À la Colline (Paris) jusqu’au 2 décembre 2017, puis au Théâtre de Quat’Sous à l’automne 2018.

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