Critiques

Les Enivrés : Copieusement ivres

Nicolas Descôteaux

Il faut courir au Prospero: ce spectacle réjouissant, enlevé, remuant, mérite le détour. Après le déjanté Oxygène orchestré par Christian Lapointe en 2013, puis Illusions monté en 2015 par Florent Siaud, qui signe aussi cette superbe production, le théâtre de la rue Ontario poursuit sa mise en valeur de l’œuvre décapante du Russe Ivan Viripaev. Une distribution du tonnerre, dirigée de main de maître, brille ici de tous ses feux dans une suite de tableaux réglés avec minutie.

L’idée de faire jouer dix interprètes dans un état d’ivresse simulé durant une heure et demie paraît particulièrement casse-gueule, mais l’investissement total de ceux-ci, qui sont tous et toutes remarquables, a pulvérisé cet écueil. En misant sur un dispositif scénographique dépouillé, constitué d’un rideau de bandes de tulle pouvant servir d’écran pour des projections, de quelques accessoires et mobiliers vite déplaçables, et de jeux de pénombre et de lumière créant une ambiance parfois glauque évoquant un état entre rêve et éveil, l’équipe sert avant tout le texte.

Nicolas Descôteaux

Les mots de Viripaev, foisonnants, emportés, comportant d’innombrables «révélations», voire des leitmotivs religieux – l’auteur, après une jeunesse imbibée d’alcool, serait devenu un ascète à la spiritualité marquée, sobre et végétarien –, appellent une exubérance de tous les instants. Qui n’a pas vécu ces moments de pur délire où des vérités inavouables s’expriment de façon inattendue, où le comique et le tragique s’emmêlent à travers les comportements et les paroles soudain désinhibés par l’alcool? Ainsi évoluent les personnages dans ce feu roulant scénique.

Ne pas se pisser dessus de peur

L’ivresse, visible dans les démarches chaloupées, les effondrements et les pas hésitants, les femmes vacillant sur leurs talons hauts, chacune, chacun s’accrochant à son verre, n’arrive pas à cacher la profondeur de certaines réflexions. La cruauté et la tendresse surgissent entre les partenaires amoureux, dans les amitiés qui se font et se défont. Pétris de contradictions, les échanges sont parfois poétiques, philosophiques, souvent triviaux, mais la drôlerie de ces êtres «copieusement enivrés» ne se dément pas. Leurs divagations finissent par constituer un hymne incandescent à la vie, à la liberté, à la quête de la perle dans un monde de boue, à l’audace de «ne pas se pisser dessus de peur».

Nicolas Descôteaux

Les interprètes, épatants, méritent tous une mention; leur jeu d’ensemble, leur complicité se fait contagieuse. Paul Ahmarani, hautain, et David Boutin, sombre, flanqués de leurs épouses ivres mortes, incarnées par Marie-France Lambert et Dominique Quesnel, s’affrontent dans une joute aussi absurde qu’inutile. Affublé d’un costume de ballerine et d’oreilles de lapin, Maxime Denommée impose un futur marié touchant, tandis que Benoit Drouin-Germain, hilarant, répand la bonne parole au nom de son frère prêtre catholique. Marie-Eve Pelletier et Maxim Gaudette forment un couple tiraillé, alors que Marie-Pier Labrecque et Évelyne Rompré jouent avec force des femmes malmenées. Le public en ressort requinqué.

Les Enivrés

Texte: Ivan Viripaev. Traduction: Tania Moguilevskaia et Gilles Morel. Mise en scène: Florent Siaud. Scénographie et costumes: Romain Fabre. Éclairages: Nicolas Descôteaux. Son: Julien Éclancher. Vidéo: David Ricard. Avec Paul Ahmarani, David Boutin, Maxime Denommée, Benoit Drouin-Germain, Maxim Gaudette, Marie-Pier Labrecque, Marie-France Lambert, Marie-Eve Pelletier, Dominique Quesnel et Évelyne Rompré. Une production du Groupe de la Veillée. Au Théâtre Prospero jusqu’au 16 décembre 2017.

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