Critiques

Beu-Bye 2017 : Nécessaire saignée

Pour la quatrième édition de son Beu-Bye, le Théâtre du temps qui s’arrête a invité cinq auteurs à se joindre à son l’équipe régulière. Heureuse décision. Les sketches toujours très brefs sont ponctués de chorégraphies efficaces et de chansons bien construites que les comédiens, accompagnés par Mathieu Campagna à la guitare, livrent avec brio.

La soirée s’ouvre sur une chorégraphie jouissive des Back Street Boys, s’attirant les cris soutenus de la claque du milieu théâtral. C’est de bonne guerre, on vient pour s’amuser. Et c’est sur cette trame de fond qu’il faut se laisser porter par la revue de l’année où drame, insignifiance et absurdité nous invitent au banquet de la bêtise humaine. Sur la scène locale, plusieurs dossiers marquants ont trouvé écho à la grandeur de la province cette année. Comme il était impossible de passer sous silence la tuerie de la grande mosquée, l’auteur et metteur en scène Lucien Ratio l’a évoqué avec respect en nommant les six victimes, ponctuant la soirée d’une minute dramatique.

Mais la plume des auteurs était plus incisive sur le cas du cimetière musulman de Saint-Apollinaire. Sketch mordant où les résidents de la petite municipalité qui ont voté contre sont présentés comme des paysans issus d’un 19e siècle refermé sur lui-même. Autre coup de griffe contre Éric Duhaime que l’auteur Isabelle Hubert envoie en enfer après une mort peu glorieuse due au C. difficile. Le même Duhaime devient la caution de deux homosexuels coincés dans la tempête du 14 mars. Ils n’ont plus à se soucier de leur image publique, puisque Duhaime le dit, c’est lui le dernier gai.

Dans les affrontements droite-gauche, plus universels, Jocelyn Pelletier y va d’une dérision grotesque envers la Meute et autres suprémacistes blancs avec son sketch «Arctic White Power». Plus bête que ça, tu meurs. De même pour l’enlevant interlude western de Robert Lepage. Une tonifiante chanson country sur la fermeture des portes face au tiers-monde envahissant, dans le flot d’immigrants haïtiens accueillis au poste frontalier de Lacolle.

Les politiciens en prennent aussi pour leur compte, surtout le maire Labeaume, transformé par les fantômes qui hantent ses nuits, dont le spectre de Jean-Paul L’Allier. De même l’hilarant sketch où Denis Coderre doit appeler Batman à sa rescousse pour comprendre sa défaite. Tout le monde s’avoue vaincu par une Valérie Plante transformée en Cat Women qui reprend les rênes de Gotham City. Très réussi aussi le sketch «Bla Bla Land» de Pascale Renaud-Hébert avec Mélanie Joly et Justin Trudeau. Nos deux politiciens en prennent pour leur rhume dans cette caricature de l’ignorance où les politiques adoptées n’ont aucun fondement sérieux.

Le Beu-Bye 2017 est un joyeux retour sur soi, qui écorche et griffe avec une prédilection maligne pour nos petits Napoléon de la politique (le maire Labeaume) et des communications (Éric Duhaime). On se moque au passage des émissions de cuisine, de la nouvelle Société québécoise du cannabis, on évoque la cigarette sur scène et autres postures absurdes. La soirée est aussi ponctuée de scènes déconcertantes qui s’avèrent être une nouvelle émission de caméra cachée: «You have been Trump’d». Brillante idée!

Le spectacle se déroule dans un rythme soutenu et festif. Et la faiblesse de certaines propositions se noie dans la virtuosité des comédiens. Ils chantent, dansent, jouent avec conviction dans une belle polyvalence qui rend crédibles tous les personnages. Malgré les inégalités et quelques problèmes techniques de première, le Beu-Bye 2017 est tout indiqué pour une soirée divertissante sans se prendre la tête.

Beu-Bye 2017

Mise en scène et script-édition: Lucien Ratio. Textes: Jean-Philippe Côté, Philippe Durocher et Lucien Ratio. Auteur(e)s invité(e)s: Marc Auger, Joëlle Bond, Isabelle Hubert, Robert Lepage, Jocelyn Pelletier et Pascale Renaud-Hébert. Décor et éclairages: Jean-François Labbé. Costumes et accessoires: Marie-Sophie Gauthier. Musique: Mathieu Campagna. Chorégraphies: Claude Breton-Potvin. Avec Ariane Bellavance-Fafard, Joëlle Bourdon, Mathieu Campagna, Jean-Philippe Côté, Philippe Durocher, Nicolas Létourneau et Nicola-Frank Vachon. Une production du Théâtre du temps qui s’arrête. À la Bordée jusqu’au 30 décembre 2017.

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