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Hôtel-Dieu : Joie de vivre

David Mendoza

Pour sa cinquième création, Alexandre Fecteau aborde la douleur de la mort. Avec Hôtel-Dieu, le concepteur du NoShow nous invite à apprivoiser l’inéluctable karma du vivant. À partir d’une complicité avec une spécialiste de la souffrance, infirmière aux soins palliatifs à l’Hôtel-Dieu de Québec, l’auteur et metteur en scène aborde le cycle de la vie et de la mort avec toute la véracité de témoignages livrés en direct. Les protagonistes de ce spectacle sont des experts, c’est-à-dire des «non-acteurs choisis pour leur vécu en lien avec la souffrance et le deuil». Infirmière, danseuse-chorégraphe, animateur radio, blogueuse, étudiante en génie civil, improvisateur…, ils sont, le temps d’une soirée, les porte-parole de l’expérience ultime. Le spectacle s’est construit pendant six ans, et c’est à travers cette création évolutive, présentée par bribes aux Chantiers du Carrefour, que le triptyque s’est imposé: la souffrance, le deuil et le rituel.

David Mendoza

Hôtel-Dieu s’appuie sur l’empathie, cette capacité à intérioriser la douleur de l’autre: maladie incurable, autodestruction, rupture sociale, suicide. La souffrance est portée par Jacinthe, aux soins palliatifs, par Chantal, danseuse et chorégraphe frappée par la sclérose en plaques et par Ana Maria Pinto, survivante du syndrome hémophagocytaire. La souffrance assumée par les malades, donc, mais aussi celle soulagée par Jacinthe dans son travail d’accompagnement vers la mort. Dans le second tableau, les survivants viennent raconter leur deuil: d’une sœur suicidée, d’un enfant mort-né, d’une famille avant la désertion des Témoins de Jéhovah… Des deuils qui sont autant de ruptures, des explosions psychologiques dont les retombées s’étendent sur des années.

Enfin, le rituel s’est imposé de lui-même. Ici chacun invente ses outils de guérison: rendre service, chercher l’extase dans la danse, colorier des mandalas… Pour cette dernière partie du triptyque, trente-cinq personnes du public sont conviées sur scène pour expérimenter ces rituels. Ils disparaissent dans des cubicules où ils inventent une chanson, annotent des livres comme La Vie devant soi, marchent un pas devant l’autre sans discontinuer. Ils font désormais partie du documentaire et leur expérience surgira sur la scène en une frénésie collective que partagera enfin le public. Ovation debout sur la scène et dans les gradins. Mais ce n’est pas tant la pièce que le public ovationne, que la vie elle-même. Car il s’agit de vaincre la mort en la ritualisant pour l’apprivoiser.

David Mendoza

Ce docu-théâtre propose des textes poignants et des jeux d’une profonde sincérité que seuls des experts pouvaient «inventer». Il y a ici une telle candeur chez les non-acteurs, poussés dans leurs retranchements, qu’ils ont su trouver les mots pour colorer leurs émotions et nous dévoiler leur déstabilisation face à la mort et au rejet. Toutefois, il me semble que le rituel proposé par Ludovic Fouquet arrive comme un ajout non synchrone avec la manière, le ton de l’ensemble. Alors que les autres rituels se déroulent en direct et sont vécus par le public, celui-ci relève du documentaire pur. Faisant appel à un autre type de perception, plus narratif qu’émotif, il vient rompre le code élaboré par ailleurs avec une belle unicité.

Au-delà de la mort et du deuil, Hôtel-Dieu parvient à magnifier la joie éclatante de la vie. Il évite l’apitoiement et dégage une espèce de sérénité contagieuse. La catharsis fonctionne bien et prend le contrepoids de l’obscurité.

Hôtel-Dieu

Texte: Alexandre Fecteau et les experts. Mise en scène: Alexandre Fecteau. Collaboration artistique: Frédérique Bradet. Scénographie: Ariane Sauvé. Son: François Leclerc. Éclairages: Mathieu C. Bernard. Vidéo: Louis-Robert Bouchard. Collaboration aux mouvements: Karine Ledoyen. Avec Chantal Bonneville, Ana Maria Pinto Barbosa, Jacynthe Drapeau, Ludovic Fouquet, Jasmin Hains, Louis-Olivier Pelletier, Guillaume Pepin et Michelle Tousignant. Une production du collectif Nous sommes ici. Présenté aux Gros Becs, par le Périscope, jusqu’au 3 février 2018. À la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal le 26 mai à 14h.

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