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La Meute : La loi du talion

Suzane O'Neil

Catherine-Anne Toupin, l’auteure, poursuit sa «petite bonne femme de chemin» avec des œuvres rares mais pertinentes, qui portent la trace de l’urgence: des êtres écorchés, des dialogues brûlants, des situations de non-retour où elle porte un regard d’anthropologue sur ses contemporains. Pour comprendre. Interroger. Douter. Après L’Envie (2004) et À présent (2005), elle continue son exploration des comportements humains dans un nouveau suspense théâtral. Cette fois, elle sonde la violence abjecte qui sévit dans certains médias sociaux.

Suzane O'Neil

Une jeune femme (Catherine-Anne Toupin) a subi des menaces de viol anonymes. Sans comprendre le contexte, on saisit qu’elle a perdu son emploi et que la police ne peut rien faire «à ce stade-ci» pour la protéger. Dans un état de profond trouble, elle arrive dans un trou perdu après avoir roulé toute la nuit et va louer une chambre chez Louise (Lise Roy), une dame sympathique qui vit seule avec son neveu Martin, un colosse doux qui se lie d’amitié avec la jolie pensionnaire.

À travers les confidences, d’abord timides, une intimité s’installe entre eux. Sophie pousse Martin à se confier: quel est son rêve? Que fait-il pour l’atteindre? Son obésité a-t-elle des conséquences sur son estime de soi? On comprend peu à peu que Sophie tisse habilement une toile pour gagner la confiance du jeune homme… en tablant précisément sur son manque de confiance en lui. Un plan redoutable s’élabore. On n’en révélera pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de ce suspense bien ficelé. Disons simplement que la loi du talion, œil pour œil, dent pour dent, trouve ici une illustration glaçante.

Suzane O'Neil

Dès l’ouverture, le spectateur est happé par le soliloque incontrôlé de Sophie, qui recrache, pêle-mêle, des fragments des commentaires haineux de ses harceleurs, des paroles condescendantes de son employeur ou inutilement bienveillantes des policiers. Se court-circuitant, les mots se bousculent pour composer un névrotique et angoissant procès-verbal. Ce sont d’ailleurs des mots qui torturent la jeune femme depuis des mois. Juste des mots? L’auteure interroge leur force et leur impunité, ainsi que le droit de parole et le respect, l’anonymat et la lâcheté. Dans le cyberespace, comment savoir ce qui est permis, ce qui relève du jeu, ce qui est criminel?

Le metteur en scène Marc Beaupré dirige un trio impeccable, réglant au quart de tour les dialogues rythmés de Martin et Sophie, où les mécanismes précis de la manipulation sont à l’œuvre. Guillaume Cyr confère à Martin une nature bon-enfant, par moments fracturée par des éclairs violents d’agressivité et de frustration. Face à ce gentil géant qui semble pouvoir se transformer en ogre, la Sophie de Toupin se fait tour à tour séductrice et amicale, anguille insaisissable qui pourra au besoin glisser hors de ses pattes. Entre ces âmes tordues, Louise est celle qui pose un regard juste sur les êtres, figure de sérénité à laquelle Lise Roy prête son aura apaisante.

Suzane O'Neil

Autour de l’espace de jeu, les concepteurs Julie Basse et Étienne Boucher ont installé des tubes lumineux verticaux en demi-cercle, créant des atmosphères inquiétantes. Deux scènes semblables encadrent le spectacle, où un spot dirigé vers la salle éblouit le public. On peut y voir l’aveuglement propre à la vengeance, mais aussi la lumière accusatrice que les lâches petits trolls d’Internet, planqués derrière leur identifiant, s’arrogent le droit de braquer sur quiconque les contrarie: des loups solitaires frustrés qui cherchent à gagner l’admiration de la meute. Cette excellente pièce de Catherine-Anne Toupin nous place devant cette face sordide des relations virtuelles, dont les ravages, eux, sont bien réels.

La Meute

Texte: Catherine-Anne Toupin. Mise en scène: Marc Beaupré. Scénographie, costumes et accessoires: Odile Gamache. Éclairages: Julie Basse et Étienne Boucher. Musique: Alexander MacSween. Vidéo: Antonin Gougeon/Hub Studio. Avec Guillaume Cyr, Lise Roy et Catherine-Anne Toupin. Une production du Théâtre de la Manufacture. À la Licorne jusqu’au 17 février 2018, puis du 7 au 16 juin 2018, du 21 août au 1er septembre 2018 et du 29 octobre au 23 novembre 2019.

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