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Critiques

Warda : Examiner les motifs

Alessia Contu

S’il fallait rattacher la plus récente pièce de Sébastien Harrisson à certaines de celles qu’il nous a données auparavant, on citerait volontiers Floes et Titanica, les œuvres qui l’ont révélé, ou encore Un petit renard affolé sur l’épaule du génie, un très beau texte qui, sauf erreur, n’a jamais été porté à la scène. Avec Warda, l’auteur renoue avec ses matériaux de prédilection, relie adroitement les désirs et les idées, l’art et la société, le passé et le présent.

Alessia Contu

Le spectacle mis en scène par Michael Delaunoy, présenté à Montréal presque deux ans après sa création à Bruxelles, se déroule dans un espace blanc, immaculé, un vaste canevas qui ne demande qu’à être balayé par la lumière, transcendée par la couleur. Dans ce chic salon, qui pourrait aussi bien être une luxueuse chambre d’hôtel, on reconnaît bien la signature de Gabriel Tsampalieros, architecturale, soignée, épurée, jamais décorative. C’est dans cet espace, au centre duquel deux grandes portes permettent diverses apparitions, que va s’ancrer la quête identitaire de Jasmin, un périple qui va l’entraîner, et nous sur ses pas, de Londres à Anvers en passant par Paris, Bagdad et Montréal.

Jeune homme d’affaires québécois particulièrement prospère, Jasmin a toujours rêvé d’être architecte. Quand sa mère a quitté la maison sans donner d’explications alors qu’il avait 14 ans, le garçon semble avoir placé un verrou sur ses émotions, tourné le dos à tout ce qui tient de l’imprécision et de l’indomptable, de l’imaginaire et de la pulsion. Un jour qu’il est au sommet de la réussite, Jasmin entre dans une boutique et plonge malgré lui dans les motifs d’un tapis persan (comme Alice est tombée dans un grand trou): «C’est comme un plan, une carte, avec les quatre points cardinaux, les allées, la fontaine centrale et tout autour les buissons, les fleurs, les oiseaux… Les gens pensent que c’est purement décoratif, mais en fait, on peut y marcher, s’y perdre. C’est comme une balade, tu trouves pas?» Une balade qui mènera Jasmin à la rencontre… de lui-même.

Alessia Contu

Après avoir croisé l’énigmatique Hadi (Salim Talbi), un vendeur de tapis pour le moins séduisant qui pourrait aussi bien être un poseur de bombes, Jasmin (Hubert Lemire) retrouve Colombe (Violette Chauveau), sa tante, une femme qui paraît conjuguer frivolité et lucidité. On pourrait en dire autant de Lily (Victoria Diamond), cette indocile étudiante en philosophie originaire de Saskatoon, celle-là que Colombe héberge et qui semble ne faire qu’un avec les idées de Michel Foucault. Puis viendra l’heure où Jasmin mettra les pieds chez Anneleen (Mieke Verdin), auteure d’un conte pour enfants qui permettra au héros de dénouer l’intrigue, de déchiffrer son mystère personnel.

La démarche de Sébastien Harrison est indéniablement formelle, probablement trop pour un spectateur en quête d’émotions vives, mais elle n’est pourtant pas sans affects. Cela dit, les plus cartésiens prendront plaisir à identifier les motifs récurrents, à remettre de l’ordre dans les pièces du puzzle, à voir de plus en plus clair dans le jeu du destin. D’un point de vue dramaturgique, le personnage d’Anneleen, qui fait en quelque sorte office de narratrice, assure la continuité du récit. En ce qui concerne la mise en scène, outre l’interprétation truculente de tous les comédiens, on peut compter sur la cohérence et la richesse des symboles déposés ici et là par Michael Delaunoy, comme de précieux indices balisant la route.

Warda

Texte: Sébastien Harrisson. Mise en scène: Michael Delaunoy. Scénographie et costumes: Gabriel Tsampalieros. Son: Éric Ronsse. Éclairages: Laurent Kaye. Avec Violette Chauveau, Hubert Lemire, Salim Talbi, Victoria Diamond et Mieke Verdin. Une coproduction des Deux Mondes et du Rideau de Bruxelles. Au Théâtre Prospero jusqu’au 3 février 2018.

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