Critiques

Made in Beautiful : Le miroir éclaté

Cath Langlois

Dans le cerveau foisonnant d’Olivier Arteau, l’histoire du Québec se télescope comme un feu d’artifice de rigolade. Le brillant jeune auteur de Doggy dans Gravel s’attaque ici au délitement de la société québécoise emportée par le tourbillon de la modernité à partir des années 1960. Il en trace un portrait sans pitié en surfant sur le redondant party d’Halloween d’une même famille au cours de trois générations. Cette judicieuse trame de fond devient prétexte à tous les excès. Convivialité et cruauté s’y côtoient sur un train d’enfer. Après la Révolution tranquille, après octobre 1970 et les référendums perdus, les immigrations massives et l’apparition des technologies qui forcent l’ouverture au monde, comment va-t-on redessiner la société québécoise?

Cath Langlois

Les lieux communs fusent, où on se reconnaîtra d’emblée: jeux de société pour les petits vices de chacun, déguisements pour libérer la parole crue, éphéméride d’événements sérieux et dérisoires énumérés en pétarade, kitsch lourd, ignorance, une langue vernaculaire qui demanderait traduction simultanée dans le reste de la francophonie… Autour de Linda, la mère nourricière qu’interprète avec une généreuse volupté Marie-Josée Bastien, et de sa sœur en contrepoint de vulgarité (imparable Ariel Charest), Arteau construit une famille plutôt déjantée, emportée dans ses doutes et contradictions. Tous les personnages, comme autant de stéréotypes, jouent aux limites de la caricature, mais avec tant d’aplomb et de conviction que l’on achète cette tragi-comédie dans un grand rire rabelaisien.

On s’étonne de la richesse et de l’ampleur du projet en une si brève représentation. Comment résumer aussi brièvement, non pas l’histoire récente, mais le terreau social sur lequel elle repose? Le jeune auteur y va par touches légères qui parviennent à créer un tableau d’une puissante prégnance. Inutile de tout nommer, il suffit de suggérer, de mettre le doigt sur un travers, un comportement ridicule, une situation grotesque et absurde pour que l’imaginaire du spectateur fasse le reste. Il parvient ainsi à transposer le réel dans l’univers symbolique. Mais rien de tout cela ne tiendrait la route sans une mise en scène d’une impeccable rigueur.

Cath Langlois

La longue table centrale est le pivot, image forte de la cuisine en refuge traditionnel. Avec quelques clins d’œil à La Petite Vie, un jeu volontairement gros et dans un rythme effréné que ne désavouerait pas Denise Filiatrault, Made in Beautiful met en jeu une série de personnages truculents qui nous font rire et réfléchir. Au refus de grossesse d’une jeune femme qui veut faire carrière, on appose un couple gai qui adopte un enfant. L’un est anglophone et l’autre, déjà père, est tout juste sorti du placard. À la jeune fille de la famille qui se questionne sur les valeurs traditionnelles avec un brin de nostalgie, on oppose sa copine totalement déracinée dont le cerveau «universel» est formaté par les médias sociaux.

L’accident qui rend paraplégique, la mort de la grand-mère, l’Alzheimer de Linda… marquent l’effritement et la perte des repères tout en tirant des lignes vers un monde élargi: «Je suis Linda», impression sur t-shirt en hommage à la mère et à Charlie, l’unique anglophone qui parvient à imposer sa langue à tous, l’achat de bouffe préparée plutôt que la cuisine maison, la gestion de la mort, les rappels historiques sur vidéo, l’intégration de chansons très bien contextualisées, tout concourt à offrir un spectacle attracteur. Pas de place pour l’ennui, que du plaisir, comme un bonbon d’Halloween qui traîne quand même son excès de sucre. Courez voir les comédiens de Made in Beautiful dont le plaisir sans équivoque est communicateur. Et puis l’autodérision est une puissante soupape pour aborder les questions ontologiques.

Made in Beautiful (La Belle Province)

Texte et mise en scène: Olivier Arteau. Scénographie: Olivier Arteau, Marilou Bois et Gabriel Cloutier. Costumes: Lucie M. Constantineau. Vidéo: Keven Dubois. Éclairages: Jean-François Labbé. Son: Vincent Roy. Avec Léa Aubin, Marie-Josée Bastien, David Bouchard, Ariel Charest, Gabriel Cloutier Tremblay, Jonathan Gagnon, Lucie M. Constantineau, Marc-Antoine Marceau, Vincent Roy et Nathalie Séguin. Une production du Théâtre Kata. À Premier Acte jusqu’au 3 février 2018.