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L’homme éléphant : Un homme comme les autres

Jean-François Hamelin

C’est un spectacle résolument humaniste que nous offrent le Rideau Vert et le metteur en scène Jean Leclerc avec cette pièce de Bernard Pomerance. Créée à Londres en 1977, elle est tirée des mémoires du Dr Frederick Treves et raconte l’histoire pathétique de Joseph Merrick, un jeune Anglais du 19e siècle atteint de ce qu’on diagnostiquera plus tard comme une forme extrême de neurofibromatose.

Jean-François Hamelin

La pièce commence quand, après une adolescence et une jeunesse misérables entre hospices et foires, où il est exhibé comme un monstre «mi-homme mi-éléphant», le personnage principal va enfin connaître la dignité grâce au Dr Treves qui le prend en charge, et à la protection de la haute société londonienne. Il réalise alors son modeste rêve: devenir «un homme comme les autres». Il a enfin un chez-soi, il noue des liens (presque) à égalité avec ses semblables et, pour la première fois, il peut dire d’eux: «Ce sont des amis, pas des clients!»

Oubliez le lourd maquillage du film de David Lynch. C’est par son seul jeu, ses postures disloquées, son élocution hésitante que Benoît McGinnis, suivant la tradition théâtrale, évoque les monstrueuses excroissances, la tête difforme, la main et le bras droit énormes du malheureux. Les déhanchements de l’interprète de Caligula et de Norm, calqués sur le squelette distordu de Merrick (conservé à Londres), représentent à eux seuls une performance physique.

Jean-François Hamelin

L’impressionnante présence de David Boutin impose aussi le personnage attachant du Dr Treves. Scientifique rigoureux, c’est également l’interlocuteur fasciné de son patient hors norme. Mais un autre aspect le rapproche de nous. Sensible et réfléchi, il exprime avec douleur et colère son impuissance devant la pauvreté et l’injustice sociale. Symboliquement, son cri de désespoir dans les bras de l’homme d’Église, «Aidez-moi», est le même que celui de l’homme éléphant cerné par la populace. Une figure féminine permet à Merrick de se sentir homme: celle de l’actrice Madge Kendal à laquelle Sylvie Drapeau prête son inimitable finesse. La scène où elle l’oblige à lui tendre sa main gauche disgraciée est superbe.

Illustrée par une musique descriptive et des costumes d’époque, sobre mais pertinente, la mise en scène de Leclerc ne cherche pas à «moderniser» un drame caractéristique de la société du 19e siècle, entre préjugés hérités de l’ignorance, sentiments plus ou moins désintéressés et désir de protéger les membres les plus vulnérables. Le décor unique résume les quatre dernières années de la courte vie de Merrick, protégées et recluses à la fois. Quant à la réplique de la monumentale horloge de l’Hôpital de Londres, elle rappelle l’omniprésence de la maladie et annonce, accompagnée de deux harpies grinçantes, l’arrivée inexorable de la mort. Mais le malheureux infirme voyait la grande justicière comme celle qui le rendrait enfin comme les autres.

L’homme éléphant

Texte: Bernard Pomerance. Mise en scène et traduction: Jean Leclerc. Scénographie: Olivier Landreville. Éclairages: Claude Accolas. Costumes: Suzanne Harel. Musique: Guillaume St-Laurent. Avec Annick Bergeron, David Boutin, Sylvie Drapeau, Chantal Dumoulin, Germain Houde, Roger La Rue, Benoît McGinnis et Hubert Proulx. Au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 3 mars 2018.

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