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Critiques

Jean dit : La vérité crue

Valérie Remise

À nouveau, l’auteur et metteur en scène de Jean dit, Olivier Choinière, ne craint pas de renouveler la forme de son art, cette fois en alliant la musique death metal au théâtre pour remettre en question la quête de vérité absolue, omniprésente, quitte à ébranler certaines certitudes.

Valérie Remise

Nous connaissons tous le jeu Jean dit, qui consiste à exécuter la consigne quand la phrase commence par «Jean dit», et ne rien faire si ce n’est pas le cas. C’est le jeu que Luc (Éric Forget) utilise pour recruter de nouveaux adeptes, à commencer par sa blonde (Émilie Gilbert) et son fils (Lévi Doré) (mais est-ce vraiment son fils?), dans toutes les sphères de l’activité humaine, jusqu’aux plus hautes fonctions gouvernementales. Et il y arrive dangereusement bien! En effet, qui ne souhaite pas être entouré de vérité, dans sa vie familiale, professionnelle ou sociale? Quelle libération de passer aux aveux en se débarrassant d’un mensonge que l’on porte en soi comme un lourd fardeau.

Chaque nouvelle recrue se prête au rituel de dire «toute la vérité, rien que la vérité» accompagné par les hurlements du chanteur du groupe Jean Death (Sébastien Croteau), formé pour l’occasion. Petit à petit, cette mise en abyme nous révèle un groupe à mi-chemin entre la croissance personnelle et la secte religieuse. Le jeu devient violemment intrusif, au point où on se demande qui Choinière souhaite viser dans cette pièce. Une société menée par le mensonge ou une nouvelle génération qui cherche à dénoncer cette même société à grand coup de discours moralisateurs?

Valérie Remise

Par ses choix esthétiques et de mise en scène, on peut également voir dans Jean dit une féroce critique de la société du spectacle dans laquelle nous vivons. La scénographie très efficace d’Elen Ewing ressemble à un plateau de télévision, jouant sur plusieurs niveaux, avec des entrées et des sorties du côté spectateur, suscitant ainsi la participation du public. Tapis rouge, rideaux et accessoires dorés suspendus, la scène est surmontée de trois écrans et l’avant-scène est occupée par le groupe de musique, question de nous en mettre plein la face. Le choix de ponctuer le spectacle de musique heavy metal est tout à fait pertinent. On est loin des clichés de la pop mielleuse ou d’un rock racoleur habituellement associé aux parodies de confession publique. La prestation du groupe participe au spectacle désagréable de l’endoctrinement des disciples de la vérité en lui donnant une violence inédite.

La distribution, en faisant appel à la diversité (cela devient un choix politique), fait plaisir à voir, mais est malheureusement inégale. La gestuelle qui emprunte autant à l’iconographie religieuse qu’à la mécanique aliénante du thrash metal, donne une autre dimension aux personnages qui, dans un registre strictement réaliste, auraient été platement représentés. Le seul bémol à ce spectacle réside dans la structure dramatique répétitive qui finit par lasser. Sinon, nous avons un excellent point de départ pour nourrir un débat philosophique. De l’intime au politique, quelle place laisse-t-on à la vérité?

Jean dit

Texte et mise en scène: Olivier Choinière. Musique sur scène: Sébastien Croteau, Mathieu Bérubé, Dominic Forest-Lapointe et Étienne Gallo. Scénographie, costumes, vidéo et accessoires: Elen Ewing. Éclairages: Alexandre Pilon-Guay. Son: Nicolas Basque. Vidéo: Dominique Hawry. Maquillage et coiffures: Sylvie Rolland-Provost. Conseil aux mouvements: Mélanie Demers. Avec Leo Argüello, Sylvie De Morais-Nogueira, Sébastien Dodge, Lévi Doré, Éric Forget, Émilie Gilbert, Johanne Haberlin, Noémie Leduc-Vaudry, Didier Lucien, Sébastien Rajotte, Julie Tamiko Manning et Lesly Velázquez. Une coproduction du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et de L’Activité. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 17 mars 2018.

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