Critiques

Les Marguerite(s) : Voix de femmes

Caroline Laberge

De la vie de Marguerite Porete, on sait bien peu de choses, si ce n’est qu’elle a écrit un seul livre, Le Miroir des âmes simples et anéanties, autour de 1300. Considéré comme subversif, l’ouvrage est brûlé à Valenciennes en présence de son auteure, condamnée à ne plus écrire ni même à parler des idées contenues dans son livre. Accusée d’hérésie, elle est jugée à Paris, par le tribunal de l’Inquisition. Tout au long de son procès, Marguerite résiste et reste muette. Elle sera brûlée vive, sur la place de Grève, le lendemain du verdict.

Caroline Laberge

Partant de cette histoire, Stéphanie Jasmin, codirectrice artistique de la compagnie Ubu, a rassemblé d’autres Marguerite(s): une comtesse, Marguerite de Constantinople et une religieuse du 13e siècle, Marguerite d’Oingt; une duchesse, Marguerite d’York et Marguerite de Navarre, femme de lettres qui devint reine, toutes deux du début du 16e siècle, et, plus près de nous, l’incontournable Marguerite Duras.

Pour raconter le silence du procès, la chorégraphie et la danse de Louise Lecavalier racontent l’hésitation, le doute, l’accablement, la fatigue que Marguerite Porete a certainement dû éprouver devant le jury d’inquisiteurs. Sur la musique d’Ana Sokolović, un chant de violons d’une grande beauté, la danseuse, tout en noir dans le décor blanc d’un atelier poussiéreux, écrit dans l’espace le désarroi de la suppliciée. Et c’est sublime. «Forcément sublime», aurait ajouté Marguerite Duras.

Caroline Laberge

Les cinq Marguerite, convoquées à titre de témoins au procès de Marguerite Porete, apparaissent grâce à cette technologie, chère à la compagnie, de vidéo projetée sur un masque, ici les magnifiques bas-reliefs de Claude Rodrigue. Mais, cette fois-ci, la vidéo est réalisée, la plupart du temps, en direct grâce à un ingénieux système monté sur un casque, où est fixée une petite caméra qui filme de face le visage de l’actrice, ce soir-là Céline Bonnier (le rôle est tenu en alternance avec Évelyne Rompré). La voix amplifiée permet un jeu très intérieur, presque des murmures qui, malgré l’impression de désincarnation, créent une proximité réconfortante. Car cette technologie omniprésente vient phagocyter le corps de l’actrice, qui se réduit à un instrument, à une marionnette (l’acteur idéal selon Artaud!) dont l’image et la voix captées servent à animer la statue de pierre, et le corps à porter la machine.

Ces cinq femmes, toutes différentes et pourtant si semblables, des mères, des filles, des sœurs de Marguerite Porete, des femmes qui n’ont pas eu voix au chapitre de l’histoire, des femmes dangereuses, puisqu’elles commettent «le crime d’écrire». Pour les raconter, pour chacune d’elle, Céline Bonnier change imperceptiblement de tonalité, de rythme, de souffle. Sa voix veloutée fait couler des mots qui tournoient dans l’air, «amour, âme, raison», autour d’elle et de son corps empêché. C’est avec la voix qu’elle s’élève, qu’elle émeut, qu’elle éblouit.

Caroline Laberge

La dernière partie du spectacle, «La femme-livre», met en scène une jeune Marguerite contemporaine, une lectrice compulsive de Porete, un livre qui la bouleverse et la remet en question, une voix qui l’interpelle, 600 ans plus tard. Sophie Desmarais, avec parfois un débit ultra rapide, mais toujours impeccable, est si justement efficace qu’elle en est touchante. La détresse affleure dans ce flot de paroles jetées hors d’elle, loin d’elle, comme si elles menaçaient de l’empoisonner.

Enfin, il faut souligner la scénographie très réussie de Stéphanie Jasmin, qui accueille ces Marguerite dans un atelier d’artiste, là où s’invente quelque chose qui pourrait ressembler à du théâtre, là où quelques marionnettes abandonnées, comme des taches sombres dans le blanc crayeux, semblent attendre qu’on les anime. Sur une étagère, trois petites sculptures évoquent Dors petit enfant, la fantasmagorie technologique créée par la compagnie en 2007. Bref, un lieu qui a une âme. Peut-être celle de Marguerite?

Les Marguerite(s)

Texte: Stéphanie Jasmin. Mise en scène et vidéo: Denis Marleau et Stéphanie Jasmin. Scénographie: Stéphanie Jasmin. Musique: Ana Sokolović. Chorégraphie: Louise Lecavalier. Éclairages: Marc Parent. Costumes: Ginette Noiseux. Costume de Louise Lecavalier: Louise Lecavalier, conseillée par Angelo Barsetti. Son: Julien Éclancher. Sculptures: Claude Rodrigue. Maquillages et coiffures: Angelo Barsetti. Avec Céline Bonnier ou Évelyne Rompré (en alternance selon un calendrier déterminé de représentations), Sophie Desmarais et Louise Lecavalier. Une coproduction d’Espace Go et d’Ubu. À l’Espace Go jusqu’au 17 mars 2018.

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