Critiques

Une bête sur la lune : Le gouffre de la mémoire

Nicola-Frank Vachon

Notre mémoire vive est marquée par les innombrables massacres de masse qui encombrent le 20e siècle jusqu’à aujourd’hui. L’auteur américain Richard Kalinoski raconte la difficile reconstruction de ceux qui restent.

Nicola-Frank Vachon

Deux survivants du génocide arménien, dont les familles ont été décimées dans des scènes lugubres qui hanteront leur mémoire, tentent de rebâtir leur vie. Aram est sombre, sévère, coincé dans la discipline, reproduisant la tradition familiale. Son désir de remplacer sa famille perdue le place dans un univers d’illusion qui tient le réel à distance. Seta, jeune orpheline qu’Aram a fait venir pour l’épouser, est enjouée et reconnaissante d’avoir trouvé mari et pays. Tous les espoirs sont permis. Hélas, la stérilité de la jeune femme met un terme à l’espoir d’Aram et le couple s’enfonce dans la souffrance et la tristesse. Le silence et les non-dits empoisonnent leur vie.

Deux objets portent en eux le drame du jeune couple. Une photo et une poupée de chiffon. La photo de la famille d’Aram, dont tous les membres ont été décapités, trône sur le buffet. Il a reproduit cette photo en laissant un trou noir à la place des têtes. La poupée de Seta est le seul souvenir qu’elle a de sa mère. Les deux objets sont un repoussoir l’un pour l’autre. La photo est une image d’horreur pour Seta qui doit la supporter tous les jours comme démonstration morbide d’un rêve impossible. La poupée est rejetée par Aram qui y voit un enfantillage indigne d’une femme adulte. Vincent, un jeune orphelin, fils d’immigrant italien, viendra sauver le couple par sa résilience et son ouverture au monde. Malgré ses souffrances, malgré la maltraitance dont il est victime à l’orphelinat, Vincent fera exploser leur prison psychologique.

Nicola-Frank Vachon

Campée dans un décor réaliste des années 1920, Une bête sur la lune, avec son atmosphère d’époque, se déploie dans une sorte de suspension dans le temps. Ce que viennent souligner les commentaires du Vincent âgé, qui dirige le récit. Ce coryphée plein de compassion, presque goguenard, est porté par un Jack Robitaille en pleine forme. Il nous informe à la fois sur l’histoire de l’Arménie et sur le drame de ce jeune couple dont il fut acteur et témoin. Cet habile dispositif narratif fait cohabiter émotion et distanciation.

La metteuse en scène Amélie Bergeron, ancrée dans le texte finement ciselé, a misé sur de jeunes comédiens encore peu connus sur la scène de Québec. Belle découverte! La froideur, la dureté intransigeante de Mustapha Aramis (Aram), est exacerbée par la métamorphose palpable d’Ariane Bellavance-Fafard (Seta), passant de la jeune fille timide et soumise à la femme adulte volontaire et vindicative. Rosalie Daoust (en jeune Vincent), espiègle dans le malheur, s’immisce avec naturel et désinvolture entre les antagonistes de ce couple au bord du gouffre. Elle propose un personnage très attachant.

Nicola-Frank Vachon

La pièce de Kalinoski parle de tous les déportés et migrants des zones de combat assassines. Elle raconte la difficile reconstruction de soi des survivants dans un très crédible processus pour se désengluer d’un passé mortifère et marcher vers un futur rempli d’espoir. La «résurrection» d’Aram, dans une scène lumineuse d’une fulgurante simplicité, constitue une pièce d’anthologie. Mustapha Aramis incarne avec une telle présence physique son épiphanie que le public en est lui-même transpercé. Une pièce brillante pour moduler notre regard sur les migrants du monde.

Une bête sur la lune

Texte: Richard Kalinoski. Traduction: Daniel Loayza. Adaptation et mise en scène: Amélie Bergeron. Scénographie: Véronique Bertrand. Costumes: Julie Morel. Éclairages: Keven Dubois. Musique: Pascal Robitaille. À la Bordée jusqu’au 24 mars 2018.

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