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Critiques

Le Poisson combattant : Remonter le courant

Cosimo Terlizzi

Une heure quinze d’un spectacle haletant, qui nous charrie, sans une pause, en même temps que le narrateur, de la porte qui se referme sur sa vie jusqu’au bord de l’eau où se produit la métamorphose finale. Sans compter l’épilogue, envers de la fiction, et pourtant justification de celle-ci, avec retour à la réalité, à la salle où nous sommes assis, pantois, essoufflés.

Cosimo Terlizzi

Voilà la production de la Compagnie du Passage qui nous arrive auréolée des échos de sa création à Genève en 2015 et de son passage remarqué au Festival d’Avignon. Auteur et metteur en scène prolifique et polyvalent, le Français Fabrice Melquiot a écrit cette vertigineuse course d’un homme vers lui-même pour un exceptionnel interprète: Robert Bouvier. C’est peu de dire que ce dernier trouve là une œuvre à sa mesure: il vit littéralement ce texte, comme si son existence à lui aussi en dépendait. Avec un mélange de candeur et de révolte, il porte cette poésie écorchée et quotidienne, et déroule, jusqu’à en perdre haleine, le fil précipité et décousu de son destin. Constamment en mouvement, s’habillant, se déshabillant, déplaçant les meubles, par son jeu tendu et fébrile, le comédien est l’incarnation même de l’urgence de dire, de vivre, de se trouver.

Il est seul en scène, mais celle-ci est habitée de tous les fantômes qui peuplent l’existence du personnage. Il dialogue avec les objets – la chaise qui incarne sa femme, celle de sa fille –, avec les projections vidéo qui lui présentent les visages aimés, les menus objets du quotidien, avec les ombres chinoises. Son environnement sonore aussi est plein des bruits intérieurs et des rumeurs de l’extérieur. Cette atmosphère saturée est comme adoucie par une scénographie lumineuse, un cube blanc ou bleuté, translucide, sorte de bulle pour un homme cloîtré.

Cosimo Terlizzi

Cet homme fou d’amour est mis en route par un coup de désamour qu’il n’avait «pas vu venir». Chassé de chez lui, de la vie de sa femme, de celle de sa petite fille, il part avec pour mince bagage le cadavre desséché d’un poisson combattant, témoin dérisoire et essentiel, qui vient lui aussi de sauter hors de son bocal. Le seul but de son errance sera alors de trouver l’endroit de la dernière sépulture de ce solitaire des aquariums. Muni de ce viatique, comme un saumon revient à sa source, il va remonter sa rivière intérieure dont le cours charrie personnes, bruits, images. Il va retrouver l’adolescent et le petit garçon qu’il porte en lui, celui qui, dans la magnifique finale, retourne aux origines en redevenant poisson.

Melquiot a raconté la scène qui lui a servi de déclic: le poisson combattant qu’il avait chez lui ayant sauté hors de son bocal, il a revécu un passage oublié de son enfance. Une sorte de madeleine de Proust, mais qui lui permet, non de reconstituer un monde disparu, mais de retourner à l’origine de la vie d’un homme et même de la vie tout court. Et le poisson combattant dans tout ça? Eh bien, cet animal sympathique est un solitaire, un prédateur carnivore qui chasse son adversaire pour protéger son territoire. Dans son habitat originel, il ne combat pas jusqu’à la mort. Mais il peut y être entraîné en aquarium… Un peu comme l’être humain, en somme.

Le Poisson combattant

Texte et mise en scène: Fabrice Melquiot. Scénographie et costumes: Elissa Bier. Éclairages: Mathias Roche. Son: Julien Baillod. Vidéo: Janice Siegrist. Accessoires: Yvan Schlatter. Avec Robert Bouvier. Une production de la Compagnie du Passage (Suisse). Une présentation du Groupe de la Veillée. Au Théâtre Prospero jusqu’au 17 mars 2018.

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