Critiques

Chienne(s) : Les peurs qui paralysent

Dominic LaChance

Avoir la chienne: craindre pour sa sécurité physique, pour son équilibre mental, pour sa santé; peur du noir, du bruit, que le plafond nous tombe sur la tête; peur de regretter ses 20 ans pour ne pas en avoir assez profité… Elles sont nombreuses, les peurs, jusqu’à l’hédonophobie, cette crainte exagérée du plaisir, à être explorées par les créatrices de Chienne(s), le nouveau spectacle du Théâtre de l’Affamée. Une œuvre documentée, où se construit devant nous l’histoire de personnages bien campés, se débattant avec ce qui, en eux et autour d’eux, les paralyse.

Dominic LaChance

La compagnie de théâtre féministe, fondée par Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, qui ont notamment cosigné en 2017, avec Marie-Claude Garneau, l’ouvrage La Coalition de la robe (Éditions du remue-ménage), a étudié pendant quatre ans les tenants et aboutissants de la dépression et de l’anxiété, des maux qui, selon l’OSM, auraient «augmenté de près de 50% entre 1990 et 2013, passant de 416 à 615 millions» de personnes en souffrant dans le monde! Dont une majorité de femmes. À partir de ce constat et des questions qu’il suscite, notamment par rapport à la médicalisation, les autrices ont sondé leurs expériences et interrogé leur rapport à la peur pour en faire une œuvre percutante, bien loin d’un traité théorique ou scientifique.

Malgré plusieurs données médicales véridiques, qui nous sont données lors de visites à l’hôpital ou lors d’échanges à la suite d’événements traumatisants vécus par les protagonistes de la fable, c’est surtout aux êtres en présence, à leur questionnement, à leur souffrance, à leur détresse, à leur humour et à leur résilience que nous nous attachons. Il faut dire que les interprètes sont tous et toutes excellents, à l’évidence engagés dans une production qui les mobilise entièrement.

Dominic LaChance

La pièce est constituée de scènes décousues qui se succèdent et font apparaître peu à peu, tel un puzzle se mettant en place, le destin d’une jeune femme (Marie-Claude St-Laurent) qui, le jour de ses 30 ans, s’enferme dans son appartement, après avoir vécu une attaque panique. Sa meilleure amie (Larissa Corriveau), sa mère médecin (Louise Cardinal) et son père qui vit loin à l’étranger (Richard Fréchette) ont beau tenter de la faire sortir de sa torpeur, elle s’y enferre de plus en plus. Son propriétaire (Alexandre Bergeron), homme tendre ne cachant pas sa vulnérabilité, ressent le besoin de la défendre et parvient à lui apporter un peu de réconfort, grâce à son empathie. Une jeune artiste (Nathalie Doummar), peut-être surgie de son imagination, lui rend aussi visite et accompagnera son éventuelle guérison.

Dans l’espace vide du cube noir de la salle Jean-Claude-Germain, la scénographie s’élabore autour de quelques accessoires et de jeux d’éclairage et de pénombre évocateurs. Un ensemble d’objets et d’éléments de costumes sont utilisés avec ingéniosité pour faire ressortir diverses couches de sens, dans cette production qui captive du début à la fin. La réflexion sur les conditions sociales de l’anxiété, dans notre monde de performance, nous amène à nous interroger sur ce qui, dans nos propres existences, nous empêche d’être totalement épanouis.

Chienne(s)

Texte: Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent. Mise en scène: Marie-Ève Milot. Éclairages: Martin Sirois. Scénographie: Caroline St-Laurent, avec la collaboration d’Audrée-Anne Carrier. Costumes: Marie-Noëlle Klis. Son: Antoine Berthiaume. Avec Alexandre Bergeron, Louise Cardinal, Larissa Corriveau, Nathalie Doummar et Richard Fréchette. Une production du Théâtre de l’Affamée. À la salle Jean-Claude-Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 31 mars 2018.

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