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J’appelle mes frères : Crispations identitaires

Caroline Laberge

Une voiture. Deux explosions. La ville en panique, la police aux aguets, la chasse à l’homme s’organise. Dans ce chaos, Amor, un jeune homme issu de l’immigration, déambule dans les rues en prenant bien soin de ne pas se faire remarquer. Envahi par la méfiance qu’il voit naître dans le regard des gens qu’il croise, il appelle ses frères. Il appelle ses frères pour leur dire de se cacher, de ne pas faire de vague et de se fondre dans le moule. Puis il appelle ses frères pour leur dire de se montrer, de s’assumer, de se révolter. Ce sentiment étrange, sorte de schizophrénie où l’insécurité tutoie la culpabilité, s’insinue peu à peu et finit par le dévorer de l’intérieur.

Caroline Laberge

Avec J’appelle mes frères, l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri, Tunisien par son père, livre un monologue qui résonne comme une réflexion sur une actualité brûlante, celle de l’intégration de ceux qui viennent d’ailleurs, qui n’ont pas la peau blanche et qui ne fréquentent pas les mêmes clochers que ceux qui les ont accueillis. Considéré comme l’un des grands dramaturges suédois contemporains, Kherimi explore ici les questions d’exclusion et d’appartenance avec un texte qui fait s’entremêler la dramaturgie et l’humour pour mieux nous faire réfléchir sur l’un des grands malaises de la société occidentale.

Présenté dans le cadre du Cycle scandinave, ce nouvel opus du Théâtre de l’Opsis repose donc sur un texte majuscule et universel, bien servi par la mise en scène minimaliste et plutôt efficace de Luce Pelletier. Notamment à travers l’utilisation de la musique et des jeux de lumière qui impriment un vrai rythme à la pièce, qui va crescendo du début à la fin. Les quatre comédiens ont une vraie bonne énergie à partager et leur performance sonne juste, à défaut d’être en tous points extraordinaire. Ils sont à l’aise avec le propos et avec le contexte, et donnent de la cohérence à l’ensemble.

Caroline Laberge

Luce Pelletier a préféré traiter l’escalade de la xénophobie en mettant l’accent sur la question raciale, sur la différence de couleur de peau, davantage que sur le fait religieux. Selon elle, le Québec ne vit pas dans la crainte d’attentats terroristes et l’islamophobie ne devait pas être l’angle d’approche du texte de Khemiri. C’est un parti pris louable, bien que contestable sur le fond, d’autant plus après l’attentat terroriste de Québec de janvier 2017. Et c’est probablement le seul bémol de la mise en scène tant il se pourrait que la pièce perde un peu de son ancrage dans la réalité.

Il n’en demeure pas moins que cette version de J’appelle mes frères résonne comme le meilleur portrait des crispations identitaires et de la peur de la stigmatisation. L’immigrant ou fils d’immigrant n’est pas coupable, mais le regard de l’autre, la société, le rend coupable. La pièce pousse à la réflexion plus qu’à la morale. Et c’est justement cette absence de discours bien pensant qui lui donne toute sa force.

J’appelle mes frères

Texte: Jonas Hassen Khemiri. Traduction: Marianne Ségol-Samoy. Mise en scène: Luce Pelletier. Concepteurs: Claire L’Heureux, Estelle Charron, Catherine Gadouas, Marie-Aube Saint-Amant-Duplessis, Maryline Gagnon et Étienne Marquis. Avec Jasmine Bouchardy, Fayolle Jean Jr, Anglesh Major et Cynthia Trudel. Une production du Théâtre de l’Opsis. Dans le Réseau Accès culture jusqu’au 3 mai 2018.

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