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Impromptu : Marché de l’art

François Laplante Delagrave

On a trop souvent tendance à idéaliser l’existence des artistes du 19e siècle, ceux qui sont devenus avec le temps des classiques. Leurs vies n’étaient pas aussi aseptisées qu’on le pense, elles étaient plutôt faites de débauche, d’excès de colère, de beuveries et de nonchalance. Partant de ce principe, le comédien et metteur en scène Stéphan Allard s’est emparé de la pièce Impromptu, écrite par Marie-Josée Bastien d’après le scénario de l’États-Unienne Sarah Kernochan, avec la volonté de se rapprocher de ce qu’ils étaient réellement.

François Laplante Delagrave

L’action nous entraîne dans le sillage des acteurs de la bohème parisienne. La duchesse d’Antan s’ennuie dans sa campagne et décide d’inviter quelques artistes dans son domaine, espérant secrètement qu’ils vont créer une œuvre qui dépassera le temps et à laquelle elle pourra associer son nom pour l’éternité. Toujours à court d’argent, en raison de leur train de vie excessif, Franz Liszt, Eugène Delacroix, Frédéric Chopin et George Sand acceptent avec délectation l’invitation de cette riche aristocrate en mal de divertissement. Une idylle se noue entre Sand et Chopin, mais l’arrivée impromptue d’Alfred de Musset va brouiller les cartes. S’ils parviennent à faire bonne figure les premiers temps, le naturel décadent reprend le dessus, et le séjour des artistes va se terminer dans les insultes et l’opprobre.

Le texte de Marie-Josée Bastien est intéressant, car il pose des questions importantes, mais ses dialogues pèchent par trop de simplicité. On pourrait penser que les érudits de cette époque utilisaient un langage un peu plus châtié, tout comme les aristocrates. Mais il y a assez peu de répliques soutenues dans leurs échanges. Par contre, le questionnement de la pièce, notamment sur le rôle de l’argent dans l’art, est encore et toujours pertinent. Lorsque la duchesse d’Antan affirme que, parce qu’elle paie leur séjour, elle est en droit d’attendre une œuvre sur-mesure, c’est toute la question actuelle du mécénat et de la commandite qui s’en trouve résumée. Lorsqu’une grande compagnie privée subventionne, par exemple, un théâtre ou un évènement culturel, on peut toujours se questionner sur ce qu’elle attend en retour. La valeur de l’argent pour l’artiste est aussi abordée. Plusieurs répliques de George Sand interrogent la valeur littéraire et la valeur marchande de son œuvre. On sait qu’elle écrivait beaucoup et rapidement pour faire rentrer le plus d’argent possible dans ses caisses afin de faire vivre sa mère, ses enfants et d’assumer son train de vie. L’écrivaine touche aussi directement la question philosophique de savoir à quel moment l’artiste sait qu’il fait de l’art, sans toutefois apporter de réponse.

La mise en scène de Stéphan Allard est efficace et sans temps mort, dans les moments drôles comme dans ceux qui sont plus émouvants. On dénote toutefois une volonté de ne jamais aller approfondir les situations, qui restent trop souvent superficielles. Les scènes entre Sand et Chopin, notamment, sont trop brèves. On aurait aimé que plus de place soit laissée à leur intimité. Les comédiens sont, dans l’ensemble, à la hauteur de leurs illustres personnages. Myriam LeBlanc campe une Sand toute en finesse, aussi forte que douce, tout comme Maxim Gaudette avec son Chopin maladif et transi. Dans la peau de Musset, Luc Bourgeois en fait trop et on n’y croit tout simplement pas. Dans le rôle de la duchesse d’Antan, sotte et ingénue, Sonia Vachon trouve aisément sa place, on la sent par contre moins solide dans un registre plus dramatique, notamment à la fin, lorsque son personnage découvre la duperie dont elle est victime. Mais tout cela ne serait rien sans la merveilleuse musique de Chopin, qui meuble les moments charnières d’une pièce somme toute fort plaisante.

Impromptu

Scénario: Sarah Kernochan. Adaptation: Marie-Josée Bastien. Mise en scène: Stéphan Allard. Accessoires: Alain Jenkins. Costumes: Sébastien Dionne. Scénographie: Jean Bard. Éclairages: Martin Sirois. Maquillages: Florence Cornet. Musique: Philippe Roberge. Perruques: Rachel Tremblay. Avec Myriam LeBlanc, Maxim Gaudette, Émilie Bibeau, Luc Bourgeois, Pierre-François Legendre, Mathieu Lorain Dignard, David Savard et Sonia Vachon. Au Théâtre du Rideau vert jusqu’au 21 avril 2018.

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