Critiques

La vie utile : Fin de parcours

Caroline Laberge

«Je recommence», voilà ce que fait Jeanne tandis qu’elle chute de cheval, après avoir demandé à la Mort de repousser l’instant de son trépas, celui où elle va se fracasser la tête contre une pierre. Magnanime – quoi qu’on en dise –, celle-ci accepte. Ainsi, flottante entre deux mondes, Jeanne revoit sa vie: sa naissance, l’apprentissage des mots, de la nature, de la pluie sur la vitre, toujours guidée par l’entêtante volonté de sa mère de l’entendre nommer toute chose et s’en émerveiller, son adolescence rebelle, la découverte du désir en observant les éphèbes que son père ramène pour lui à la maison et, enfin, le cancer de ce paternel qui meurt en martyr pour expier ses fautes.

Caroline Laberge

Jouée en tandem par l’auteure, Evelyne de la Chenelière, et Sophie Cadieux, Jeanne essaie de comprendre les évènements et les grands paradigmes qui l’ont constituée, à commencer par le catholicisme et le langage. Que cherche-t-elle? Que cherchent tous les êtres humains? Il y a indéniablement beaucoup de bonnes idées et de savoir-faire dans ce spectacle. La scénographie d’Antonin Sorel est magnifique, la serre envahie de plantes et traversée en son plafond par une échelle gigantesque qui se perd dans les hauteurs apparaît comme une métaphore de la vie et de la mort: «une œuvre sculptée comme un tombeau qui mène au ciel pour le salut des âmes». Les projections sont déployées avec parcimonie, mais avec une grande efficacité. Il faut voir les plantes s’animer, tout spécialement quand la pénombre se fait. La musique de Jonathan Parant n’est pas en reste, éthérée, parfois angoissante.

La metteuse en scène Marie Brassard orchestre cela de main de maître. Sa signature est reconnaissable; les familiers d’Infrarouge retrouveront ses voix passées dans les effets sonores. Surtout, elle a eu la bonne idée de réunir à nouveau, du moins en partie, la distribution gagnante de La fureur de ce que je pense. Certes, de la Chenelière s’est cousu un rôle sur mesure, elle se montre sensible et nuancée. Le rôle de la mère, femme «belle de peau et de chevelure», comme elle est décrite avec humour, est tenu par une Christine Beaulieu en forme, qui en fait passer autant dans ses intonations que dans sa gestuelle. Pour lui faire interpréter la Grande Faucheuse, Brassard a sollicité son ami, l’acteur torontois Louis Negin, avec qui elle avait travaillé sur The glass eye il y a dix ans. Sophie Cadieux et Jules Roy Sicotte complètent l’équipe.

Caroline Laberge

Malgré toutes les qualités dont il vient d’être question, il subsiste un bémol. En quelque sorte, la structure du texte garde le spectateur à distance. De là où elle se trouve, cet espace-temps irréel entre la vie et la mort, Jeanne pose un regard déjà extérieur sur elle-même. Ajoutez à cela le fait qu’il n’y a pratiquement pas d’interstices dans cette parole très dense et qu’on demeure essentiellement sur le même plan, explicite: Jeanne explique pourquoi et comment elle a ressenti les choses. En un mot, il y a peu de place pour l’interprétation du spectateur et un réel investissement émotif de sa part. Où est le flou? Où sont les zones grises dont le personnage central se réclame pourtant? Reste que l’on passe une heure et demie très stimulante et qu’en fin de parcours on se surprend à penser, comme Jeanne quand la Mort lui annonce qu’il est maintenant temps de partir, «déjà?»

La vie utile

Texte: Evelyne de la Chenelière. Mise en scène: Marie Brassard. Éclairages: Sonoyo Nishikawa. Costumes: Unttld (José Manuel St-Jacques et Simon Bélanger). Maquillages et coiffures: Angelo Barsetti. Musique et son: Jonathan Parant. Son: Frédéric Auger. Vidéo: Karl Lemieux et Guillaume Arsenault. Avec Christine Beaulieu, Sophie Cadieux, Evelyne de la Chenelière, Louis Negin et Jules Roy Sicotte. Une coproduction d’Espace Go et du Festival TransAmériques. À l’Espace Go jusqu’au 1er juin 2018.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *