Critiques

Amour et information : Trop d’info tue l’info

Bruno Guérin

La grande qualité de la Britannique Caryl Churchill, raison pour laquelle elle est unanimement reconnue comme une autrice de théâtre majeure, c’est qu’elle ne craint pas de réinventer la forme dramatique. On se souviendra notamment de Blue Heart, un diptyque mis en scène par Martine Beaulne à l’Espace Go en 2006. Alors que, dans Désir du cœur, la même scène était rejouée plusieurs fois, dans Cafetière bleue, des mots usuels étaient progressivement remplacés par les mots «cafetière» et «bleu». Ses pièces s’inscrivent aussi résolument dans leur époque, et bien qu’elle soit aujourd’hui âgée de 80 ans, elle conserve un regard acéré sur ses contemporains.

Bruno Guérin

La pièce Amour et information, datant de 2012, ne fait pas exception. Elle offre ainsi une cinquantaine de courtes scènes, des instants de vie de quelques dizaines de secondes à quelques minutes, qui ont pour fil conducteur la question de l’information, déclinée sous toutes ses formes. Churchill nous bombarde de scènes comme nous sommes bombardés d’informations au quotidien, sans contextes, sans liens, sans analyse de fond, avec des capacités d’attention qui rétrécissent comme peau de chagrin.

Dans une scène, une femme tente de convaincre un homme de lui révéler un secret. Dans une autre, deux individus évoquent leur difficulté à faire parler l’homme qu’ils torturent. Dans une troisième, deux anciens amants ont des souvenirs bien différents de leur histoire… Autant dire qu’il s’agit là d’un terrain de jeu formidable pour les neuf comédiens qui incarnent avec brio une centaine de personnages, changeant de peau comme on change de chemise – également au sens propre ici, puisqu’ils sont d’abord tous vêtus de costumes gris et de chemises, qu’ils troquent progressivement pour des jeans et des chandails décontractés.

Bruno Guérin

La mise en scène de Frédéric Blanchette est fluide, les entrées et sorties, rondement menées, et la neutralité des tenues, couplée à une scène vide, ajoutent à l’idée que le contexte importe peu dans la surenchère informative à laquelle nous sommes soumis. Faisant écho au kaléidoscope que constituent les multiples scènes, un projecteur affiche sur le fond de la scène un mélange de formes et de matières créé en direct par les comédiens.

Le problème de ce texte, c’est qu’il se contente de faire un état des lieux et ne nous dit pas grand-chose de plus que sa prémisse. On ne perçoit que très vaguement comment cette «infobésité» influence notre rapport au monde et risque d’entraîner une atrophie de nos émotions, de notre mémoire et de nos relations. L’autrice laisse au metteur en scène le choix de l’ordre des scènes au sein d’une même sous-partie (il y en a sept en tout). Un autre ordre aurait-il changé notre perception? Toujours est-il qu’une fois passée l’excitation découlant de l’originalité de la forme et de la multiplicité des situations, c’est l’ennui de la répétition et la sensation de superficialité qui dominent. Finalement, la démonstration la plus probante du propos, c’est que le lendemain du spectacle on a tout oublié.

Amour et information

Texte: Caryl Churchill. Traduction et mise en scène: Frédéric Blanchette. Scénographie: Elen Ewing. Costumes: Marc Senécal. Éclairages: André Rioux. Musique: Philippe Noireaut. Avec Amélie Bonenfant, Sébastien Dodge, Rose-Maïté Erkoreka, Mathieu Gosselin, Renaud Lacelle-Bourdon, Anne-Marie Levasseur, Lise Martin, Éric Paulhus et Simon Rousseau. Une production de la Banquette arrière. À la Licorne jusqu’au 22 mai 2018.

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