Entrevues

Véronique Bellegarde : la parole qui reconstruit

Philippe Delacroix

Retour attendu de l’auteur Daniel Danis aux Coups de théâtre, où sa plus récente pièce, Cardamone, destinée aux jeunes à partir de 10 ans, sera présentée par la compagnie française le Zéphyr. Pour la metteuse en scène Véronique Bellegarde, jointe à Bagnolet, en banlieue de Paris, où aura lieu la création de l’œuvre quelques jours avant sa venue à Montréal, c’est l’aboutissement heureux d’un long processus.

«Nous venons d’entrer en salle, lance-t-elle, après avoir donné une pause à son équipe le temps de notre entretien. Nous en avons pour deux semaines d’ajustements techniques, le grand bazar! C’est le moment où toutes les couches successives doivent se rejoindre.» Parlant du «paysage sonore» créé autour d’un «arbre à sons» composé de branches fixées à un tronc de bois, qui peut produire 12 sons différents, du dessin «un peu bédé» réalisé sur la scène avec la lumière (technique du light painting), elle avoue qu’il y a beaucoup «à coordonner, tellement de portes sur l’imaginaire». Fébrile, néanmoins confiante, forte de l’accueil reçu lors d’un laboratoire public, la fondatrice du Zéphyr, une compagnie dédiée aux nouvelles écritures dramatiques internationales, se sent portée par l’œuvre de Danis: «C’est un texte très beau, très puissant, joyeux, poétique».

Cardamone raconte le passage de l’adolescence à l’âge adulte de l’héroïne éponyme: une fillette déracinée par un conflit armé, abandonnée par son père aux mains d’une «fausse mère», qui lui fait la vie dure jusqu’à la chasser sur les routes où, solitaire, elle doit apprendre à survivre. Rencontrant sur son chemin une «petite sans nom», qui lui servira de souffre-douleur et de poupée à dorloter, Cardamone sera aussi déstabilisée par les avances de Curcuma, un autre adolescent isolé et fugitif. La guerre la poursuit et, après un terrible traumatisme, l’enfant pourra enfin espérer une vie meilleure. Ce conte cruel parle d’entraide entre jeunes et de résilience.

Philippe Delacroix

De caractère bien trempé, fougueuse et imprévisible, Cardamone a des fulgurances poétiques, un humour bien à elle, et une tendresse qui ne se dévoile pas aisément. «Elle exprime beaucoup de violence, de sauvagerie pour se défendre, explique Véronique Bellegarde. La ˮpetite sans nomʺ, qui, dans le spectacle, est à la fois une poupée et une marionnette, ressemble à la comédienne de façon assez réaliste et représente un objet transitionnel de l’enfance de Cardamone, qui lui permet de couper sa solitude.» L’auteur a écrit la pièce pour l’actrice Julie Pilod, qui aura pour partenaire Julien Masson dans le rôle de Curcuma. «C’est une excellente comédienne, affirme la metteuse en scène. Elle sait “donner” une écriture, ressentir la musicalité de la langue et transmettre la poésie de l’auteur.» Cardamone, que Bellegarde désigne comme «une sorte de petite Mère Courage», se révèle essentiellement par la parole, dans ce que l’auteur lui-même nomme le «dire-théâtre» au cœur de ses explorations récentes: «Le personnage est toujours en mouvement à travers les mots. Elle se crée des amis, Curcuma l’aide à réparer ses blessures. Sa force est sa résilience. Elle demande: “Est-ce que les mots réparent aussi?” et on comprend que la parole permet la reconstruction.»

Complice de Daniel Danis depuis plusieurs années, Véronique Bellegarde avait mis en scène sa pièce Terre océane en 2010, une expérience qui l’avait marquée, et a retravaillé quelques fois avec lui depuis: «Je me sens très bien dans son écriture, c’est quelqu’un de créatif, avec qui je me sens libre et connectée à l’imaginaire. Je travaille pour défendre les auteurs et c’est assez rare aujourd’hui ce type d’écriture. Daniel est quelqu’un de concret, d’extrêmement humain, et son texte résonne très bien.» Présente aux Coups de théâtre et au FTA, la metteuse en scène souhaite faire des rencontres déterminantes pour la suite de cette création qui pourrait bien tourner au Québec en 2019.

Cardamone

Texte: Daniel Danis. Mise en scène: Véronique Bellegarde. Éclairages: Philippe Sazerat. Son: Philippe Thibault. Création plastique: Valérie Lesort. Photographie (light painting): Michel Séméniako. Avec Julie Pilod, Julien Masson et Philippe Thibault. Une production du Zéphyr. À la Maison de la culture Frontenac, à l’occasion des Coups de théâtre, les 23 et 24 mai 2018.

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