Critiques

Kings of War : Machine de guerre

Jan Versweyveld

Le souvenir mémorable de Tragédies romaines, triptyque-fleuve présenté au FTA 2010 par Ivo van Hove et sa troupe, se voit ravivé cette semaine par Kings of War, une nouvelle mouture, en un abrégé de quatre heures et demie, de trois tragédies historiques de Shakespeare. Cette fois, le metteur en scène s’attaque à Henri V, Henri VI et, la plus connue, Richard III. Les portraits contrastés de ce trio de souverains anglais ayant gagné et perdu des guerres aux victimes innombrables, fomenté les pires horreurs au sein de leurs propres familles pour assurer leur maintien au pouvoir, sont saisissants.

Jan Versweyveld

Il faut dire que le Toneelgroep Amsterdam bénéficie de moyens considérables, qui font de ses productions à grand déploiement de redoutables machines scéniques, où évoluent cette fois 14 comédiens et comédiennes de haut calibre, ainsi qu’un orchestre de cuivres de quatre musiciens auquel s’adjoint un contre-ténor. La caméra qui suit certaines actions en direct sur la scène et, souvent, en coulisses, crée des effets de rapprochement et d’éloignement, de grossissement et de simultanéité, qui font paraître la scène et l’arrière-scène du Théâtre Denise-Pelletier bien plus grandes qu’elles ne le sont en réalité. Les bataillons de soldats bivouaquant, les cadavres s’accumulant sur les champs de bataille, et même un troupeau de brebis… sont bien présents derrière le plateau.

L’essentiel de l’action, cependant, se déroule dans un décor où le déplacement du mobilier évoque un centre de commandement muni d’écrans, de machines et de cartes, ou un salon avec divans et grandes plantes ornementales, où les rois et leur entourage rapproché décident de la vie et de la mort de milliers d’hommes et de femmes dont le sort ne leur fait ni chaud ni froid. Ils sont vêtus de vestons-cravates, l’action pourrait se produire aujourd’hui ou alors il y a quelques décennies, c’est bien notre monde contemporain, mais leurs mots sont ceux de Shakespeare, la poésie est souvent cruelle. Si la première heure paraît un peu statique, la suite s’emballe en une mécanique impressionnante qui culmine avec le sanguinaire Richard, stratège maléfique qui impose le chaos autour de lui.

Jan Versweyveld

Le texte, donné en néerlandais avec des surtitres français et anglais, exige beaucoup de concentration de la part du public, mais les enjeux apparaissent de façon limpide. Nous assistons à de formidables numéros d’acteurs et d’actrices, qui vont au bout d’émotions violentes, mais brillent également dans la nuance, le double jeu, l’hypocrisie ou la vulnérabilité. Somme toute, voici une œuvre, un type de spectacle total, d’une grande force politique, comme on en voit peu.

Kings of War

Texte: William Shakespeare. Adaptation: Bart van den Eynde et Peter van Kraaij. Mise en scène: Ivo van Hove. Scénographie et éclairages: Jan Versweyveld. Musique: Eric Sleichim. Costumes: An D’Huys. Vidéo: Tal Yarden. Coiffures et maquillages: David Verswijveren et Mirjam Venema. Contreténor: Steve Dugardin. Musiciens: Max van den Brand, Charlotte van Passen, Daniel Quiles Cascant et Daniel Ruibal Ortigueira. Avec Hélène Devos, Jip van den Dool, Fred Goessens, Janni Goslinga, Aus Greidanus Jr., Marieke Heebink, Robert de Hoog, Hans Kesting, Ramsey Nasr, Chris Nietvelt, Harm Duco Schut, Bart Slegers, Eelco Smits et Leon Voorberg. Une production du Toneelgroep Amsterdam. Au Théâtre Denise-Pelletier, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 27 mai 2018.

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