Entrevues

Marie-Laurence Rancourt : la parole et l’écoute

Marie-Eve Rompré

En 2016, après avoir étudié en anthropologie et en sociologie à l’Université Laval, Marie-Laurence Rancourt a cofondé Magnéto, un organisme qui se consacre à «la conception, la réalisation et la diffusion de créations radiophoniques en format podcast» afin de «faire entendre d’autres voix et de travailler le médium de manière sensible». À l’occasion du OFFTA, elle dévoile avec Audrey Alasuak, Laurence Dauphinais, Mélodie Duplessis, Caroline Justras Boisclair, Samantha Leclerc, Louisa Naluiyuk et Akinisie Novalinga une première mouture d’Aalaapi, un spectacle de théâtre mis sur pied à partir d’un documentaire radiophonique collaboratif québécois-inuit.

«Mettre la vie sur écoute, se saisir de ce que Perec nommait l’infraordinaire», voilà ce que Marie-Laurence Rancourt cherche à accomplir avec Aalaapi: «Nous souhaitons interroger l’habituel pour le glisser à l’oreille et aux sensibilités des auditeurs-spectateurs. C’est le réel qui nous intéresse, lui qui n’est jamais qu’un théâtre de situation en évolution. Il faut être à l’écoute, sur le qui-vive, alerte pour enfin le ressentir. Le OFFTA sera pour nous l’occasion de laisser pour une première fois tomber la rosée du son, de la laisser résonner en chacun. Comme nous sommes toujours en enregistrements pour le documentaire radiophonique, le laboratoire se présente comme un avant-propos à la création complète.» Notez que la version finale sera donnée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en janvier 2019.

Les jeunes femmes qui participent au projet sont «les pilotes, le cœur et l’esprit», affirme Rancourt: «Elles ont certes en commun le Nunavik, mais elles ont des trajectoires différentes. Ainsi le spectacle ne prétend pas porter d’autres voix que la leur. Aucune tentative de parler du Nord comme d’une totalité ou de procéder par généralisation. C’est un peu le récit du chemin que depuis plusieurs mois nous avons parcouru, sans carte en mains, avec l’envie seule de la parole et de l’écoute. Ensemble, faire sens de cette rencontre: prise de son, prise de sens, disait René Farabet. Aalaapi n’est pas conçu comme une bonne histoire. C’est une histoire signifiante, avant tout, dans la forme comme dans la démarche qu’elle implique.»

Marie-Laurence Rancourt précise qu’aux sons s’ajouteront des éléments visuels, des éclairages et de la musique: «Nous souhaitons conduire sur scène une expérience de documentaire en trois dimensions. Les sons récoltés, comme les images, proviennent du réel. Le montage crée un nouvel ensemble, une identité différente, mais qui jamais ne doit trahir le réel. Reste que dans un assemblage, les sons se jettent des ombres, la radio devenant un mélangeur, proposant des superpositions, des rencontres, des frictions. C’est une autre traversée du réel qui est finalement offerte, mais qui toujours doit demeurer fidèle à celui dont elle est issue.»

Le OFFTA sera pour l’équipe une chance de s’exercer, et de faire des propositions aux jeunes femmes qui sont sur scène. «Ce sera à elles de nous guider jusque dans l’esthétique à préconiser, précise Rancourt. Ce sera une première occasion pour les concepteurs d’élaborer avec elles ce documentaire scénique qui met à l’honneur leurs sensibilités. Quant au spectateur, il sera invité à tendre l’oreille, à attendre, à entendre, à suivre le sens du son. À s’imaginer, aussi, puisque le son suppose une chose qui s’absente et qui délègue son ombre.»

Aalaapi

Cocréation: Audrey Alasuak, Laurence Dauphinais, Mélodie Duplessis, Caroline Justras Boisclair, Samantha Leclerc, Louisa Naluiyuk, Akinisie Novalinga et Marie-Laurence Rancourt. Prise de son et mixage: Daniel Capeille. Design visuel: Camille Monette Dubeau. Son: Frédéric Auger. Vidéo: Geronimo Inutiq. Éclairages: Julie Basse, avec l’aide de Kevin Tikivik. Une production de Magnéto. À la Licorne, à l’occasion du OFFTA, en collaboration avec Scène contemporaine autochtone (Onishka) et en programme double avec The NDN Way de Brian Solomon, les 1er et 2 juin 2018.

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