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Critiques

Tijuana : Se prendre pour un autre

Festival Escenas do cambio

Gabino Rodríguez revient d’assez loin. En 2015, l’acteur et auteur mexicain se serait immergé durant cinq mois dans l’un des bidonvilles de Tijuana, lesquels ont poussé comme des champignons afin d’absorber le flot de travailleurs venus occuper un emploi dans cette ville frontalière du Nord. Dans ce théâtre documentaire, construit sur un jeu de rôle et accueilli en ce moment par le Festival TransAmériques et Espace Libre, l’artiste se montre adroit à croquer les petits faits signifiants, mais ne résiste pas toujours à la tentation de s’improviser sociologue un brin moralisateur.

Festival Escenas do cambio

Si la région fut le sanglant terrain de jeu d’un célèbre cartel de narcotrafiquants au tournant du siècle, c’est à une tout autre forme de joug que Rodríguez s’intéresse ici: vivre sur l’exacte barre du salaire minimum, décrit avec justesse comme la norme érigée en seuil minimal de dignité par des individus qui n’auront jamais à s’y soumettre. Norme qui peut faire l’objet de chauds débats, comme le prouve l’actualité locale, et ce même au Mexique où le salaire minimum a été augmenté en 2017 pour atteindre les 4,70$ canadiens… par jour.

S’armant d’une fausse identité, notre guide affirme être «entré en manufacture», prenant pension chez une famille de l’endroit après avoir minutieusement planifié sur papier le précaire budget qui réglerait sa vie pour une demi-année. À une démarche d’enquête à visage découvert, il a préféré la couverture, le masque, fidèle ainsi à sa profession première consistant à se prendre pour un autre. L’approche pose dès lors d’évidents problèmes éthiques dans les relations qu’il tisse avec les locaux, problèmes expérimentés en temps réel par Rodríguez et dont il rend compte sans se défiler. Ses doutes personnels occupent une place grandissante tout au long du spectacle, conscient qu’il est du fait que c’est un luxe de «jouer» ainsi momentanément au travailleur alors qu’une vie autre nous attend patiemment ailleurs. Il évoque ainsi de manière subliminale la posture d’une gauche théorique – et artistique? – dont l’expérience du terrain resterait limitée, modélisée.

Gabino Rodriguez

Sous une grande toile présentant une vision idéalisée de la ville que divise un imposant canal, Rodriguez use de quelques éléments scénographiques – briques, bouteilles, chaises – et de séquences vidéo afin de partager informations et impressions glanées sur place. N’abusant pas des imitations, l’acteur use plutôt d’une gestuelle inspirée d’actions simples – travailler, danser… – qui deviennent autant de microséquences parfois reprises en leitmotive. Cette idée du corps non imitatif comme support documentaire confère à la fois un poids et une poésie à la performance. Partout abondent les détails qui font mouche, livrés sans soulignement excessif: cette réflexion sur le ton «humble», mais surtout infantilisant, dont on use trop souvent pour s’adresser à plus pauvre que soi; ce désir, modelé par l’abrutissement du travail, d’une nouvelle paire de souliers de course dont il n’a pas besoin; ces animaux marins échoués inexplicablement sur la plage de Tijuana…

Dommage, dès lors, que notre détective ressente le besoin de coiffer le tout d’une conclusion aux accents bien-pensants, au moment où l’épuisement physique et la terreur inspirée par un violent épisode de tribunal populaire l’auraient poussé à interrompre prématurément son séjour. Mutant le document en fable avec clé et remettant en doute toute l’authenticité, voire la réalité des faits et gestes présentés, alors que la dramaturgie subtile de l’œuvre parvenait jusque-là à maintenir assez bien le public dans un état d’observation et de réflexion, le procédé retourne la représentation en sorte d’exercice de style critique qui laisse sur sa faim.

Tijuana

Idéation et interprétation: Gabino Rodríguez. D’après les textes et idées de Martin Caparrós, Andrés Solano, Arnoldo Galvez Suárez et Günter Walraff. Mise en scène: Gabino Rodríguez et Luisa Pardo. Éclairages: Sergio López Vigueras. Scénographie: Pedro Pizarro. Son: Juan Leduc. Vidéo: Carlos Gamboa et Chantal Peñalosa. Collaboration artistique: Francisco Barreiro. Une production de Lagartijas tiradas al sol (Mexico). À Espace Libre, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 27 mai 2018.

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