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Critiques

Pourama pourama : Journal d’un corps

Jacky Johannes

D’origine iranienne et vivant en France depuis l’âge de 12 ans, Gurshad Shaheman partage son existence entre Marseille, où il a été formé, Paris et Bruxelles, où il participe régulièrement à un cabaret queer, Les nuits bas nylon. Il est aussi à l’aise comme auteur, acteur, metteur en scène ou traducteur, maîtrisant également la langue persane et le français. Pourama pourama est une trilogie autofictionnelle relatant le cheminement d’un corps à travers ses interdits, ses désirs, ses violences et ses plaisirs.

Anne-Sophie Popon

Ce spectacle est constitué de trois solos créés en des lieux et des moments différents. Shaheman a eu la brillante idée d’utiliser trois endroits distincts à l’intérieur des murs du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, amenant ainsi les spectateurs à se déplacer à deux reprises pour assister à la deuxième et troisième partie de ses récits personnels. Trois âges de la vie: l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte en lien avec la relation au père, à la mère et à l’autre, partenaire sexuel, amant ou client.

La première pièce, Touch Me, recréé un climat d’intimité avec l’artiste, alors qu’une soixantaine de spectateurs assis sur des coussins sont invités à le toucher, sous peine d’interruption de la performance, après qu’il nous ait servi une boisson à la vodka. En voix hors champ, le récit de son enfance en Iran, entourée de femmes. «Au cœur du gynécée», c’est de son rapport avec son père dont il est question. Un père dont la mémoire semble avoir effacé les moments de complicité que l’on retrouve en photos. Un père qui fixe les règles, dont celle de toujours garder son slip, parce que la nudité est synonyme de sexualité et que cette chose ne doit pas exister.

Jeremy Meysen

Taste Me nous transporte, par ses effluves, dans un moment de convivialité aux saveurs du Moyen-Orient. Le public est accueilli par groupes de cinq devant une petite table garnie d’olives, de pain pita, de houmous, de baba ganoush et de coupes de vin rouge. Pendant le récit évoquant l’élément féminin de sa famille, Shaheman s’est transformé lui-même en femme, portant avec élégance une robe, des talons hauts et des boucles d’oreilles pour servir de savoureux plats à chaque spectateur. Sa mère, donc, grâce à qui une nouvelle vie commence en France. Sur fond de boule en miroir et musique à l’avenant, nous assistons à la célébration du corps et la découverte de la sexualité dans une ambiance franchement festive.

Enfin, dans Trade Me, Shaheman convie les spectateurs, un à la fois, tiré au sort, à venir le rejoindre dans sa chambre rose, lieu d’un érotisme déployé à travers les sites de rencontres et le commerce de son corps jeune et exotique. Le texte, cette fois récité par l’acteur, conserve les qualités littéraires indéniables et le ton présent dans les deux premières parties d’une histoire lue et non complètement incarnée. Une narration froide et distante de récits parfois glauques évitant de tomber dans le pathos. Ce procédé a le mérite de décrire les faits sans jugement et la délicatesse de laisser au public le soin de se faire sa propre idée. Avec Pourama pourama, Gurshad Shaheman bouscule les règles sociales des genres et la convention théâtrale du quatrième mur en invitant le public à un rapport intime avec lui.

Pourama pourama

Texte, conception et interprétation: Gurshad Shaheman. Conseil dramaturgique: Youness Anzane. Scénographie: Mathieu Lorry-Dupuy. Éclairages: Aline Jobert. Vidéo: Jérémy Meysen. Conseil au mouvement: Ollivier Muller. Une production des Bancs publics (Marseille). Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 31 mai 2018.

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