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Critiques

Betroffenheit : Chambre forte

Wendy D

Pour terminer en beauté la course de Betroffenheit – le mot allemand peut être traduit par stupeur paralysante –, un spectacle présenté à travers le monde depuis sa création en 2015 à l’occasion des Jeux panaméricains et parapanaméricains de Toronto, Crystal Pite et Jonathon Young ont choisi Montréal et le Festival TransAmériques. Alors que plusieurs ont cessé de croire à une rencontre véritablement fertile entre le théâtre et la danse, un croisement qui ne soit pas accessoire, ou, pire encore, décoratif, le tandem vancouvérois démontre qu’un dosage savamment élaboré peut engendrer des merveilles.

Michael Slobodian

Ainsi, textes et mouvements, voix et gestes, corps et âmes, mise en scène et chorégraphie, sont ici au service d’une descente aux enfers, celle d’un homme victime d’un grave accident, certainement en plein choc post-traumatique et fort probablement sous l’influence de drogues hallucinogènes. Captivante dès la première seconde, à la fois biblique et futuriste, tour à tour terriblement angoissante et follement divertissante, la représentation est une exploration des bas-fonds, une visite des souterrains les plus glauques, mais en passant par le plus étincelant des firmaments. La chambre du malade, sise dans un asile ou une prison, est une chambre forte, une chambre de panique, une chambre d’écho et une chambre de torture, un lieu qui ne cesse de fasciner.

Durant cette vaste mission de sauvetage, suite de splendides chorégraphies où la danse contemporaine côtoie les danses dites sociales de manière à créer de flamboyants contrastes, une savoureuse étrangeté, on entend le patient et les soignants commenter la situation, exprimer sa gravité et sa frivolité, s’avouer vaincus ou donner de l’espoir. Philosophiques ou poétiques, intimes ou politiques, critiques ou ironiques, les propos, qui nous parviennent le plus souvent par le biais d’une voix hors champ, servent de tremplin à un jeu d’ubiquité et de dédoublement des plus habiles. Quand les mots deviennent des notes, le texte une partition que les danseurs endossent avec une rare conviction, on assiste à une admirable fusion des disciplines.

Wendy D

Pour traduire les hauts et les bas du périple, un voyage aigre-doux qui n’est pas sans évoquer celui d’Alice au pays des merveilles, les créateurs n’hésitent pas à faire appel aux maquillages clownesques, aux habits de soirées, aux marionnettes inquiétantes et aux plumes roses démesurées. On pense inévitablement à l’univers macabre et néanmoins carnavalesque de Bob Fosse, à commencer par All That Jazz et Cabaret, du moins pour la première partie du spectacle, puisque la seconde nous entraîne dans un espace complètement différent, où la théâtralité s’incline devant la splendeur du mouvement, une danse épurée, puissante, dont les tableaux de groupe, d’une précision inouïe, magistralement éclairés, impressionnent tout particulièrement.

Betroffenheit

Textes: Jonathon Young. Chorégraphie et mise en scène: Crystal Pite. Scénographie: Jay Gower Taylor. Musique: Owen Belton, Alessandro Juliani et Meg Roe. Costumes: Nancy Bryant. Éclairages: Tom Visser. Chorégraphies additionnelles: Bryan Arias, Cindy Salgado et David Raymond. Avec Christopher Hernandez, David Raymond, Cindy Salgado, Jermaine Spivey, Tiffany Tregarthen et Jonathon Young. Une production de Kidd Pivot et d’Electric Company Theatre. À la Salle Pierre-Mercure du Centre Pierre-Péladeau, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 7 juin 2018. En anglais avec surtitres français.

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