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Entrevues

Sydney Pin : l’art de la chute

Vasil Tasevski

Il peut sembler étonnant de construire un spectacle de cirque tout entier autour de l’élément que l’on tente généralement d’y éviter à tout prix, soit la chute. Pourtant, cette idée semble couler de source pour Sydney Pin, qui assure avec Matthieu Gary l’écriture et l’interprétation de Chute!, un spectacle présenté à l’occasion du festival Montréal Complètement Cirque.

«Plusieurs raisons nous ont portés à aborder ce sujet, explique-t-il. D’abord, il y a le fait que la chute soit inhérente à toute pratique acrobatique. Nous sommes toujours à tenter de négocier avec la gravité, de contrer la chute. Ensuite, nous avions envie de parler du rapport intime que nous entretenons avec l’acrobatie, mais aussi que tous puissent s’identifier à nos propos. Or, que ce soit physiquement, métaphoriquement ou socialement, on a tous un jour connu cette sensation de dégringoler. Enfin, nous voulions offrir un contrepoint à tous ces spectacles de cirque mainstream qui misent sur l’envol, la magie, le rêve. Nous avons plutôt voulu creuser le rapport qu’a l’artiste de cirque avec le sol et prendre ce lien à bras-le-corps.»

C’est bel et bien à bras-le-corps que Pin et Gary aborderont leur thème puisqu’ils se jetteront l’un l’autre par terre à d’innombrables reprises au cours de leur prestation. Néanmoins, la production de la Volte ne donne pas qu’à voir, elle donne aussi à entendre. Le texte fait partie intégrante du spectacle, jusqu’à en composer 75%, affirme Sydney Pin. Pour analyser les tenants et les aboutissants de la tombée du corps certes, mais aussi pour explorer son pendant métaphorique. Car le duo basé à Nantes ne cache pas son ambition de donner à sa création une portée philosophique: «Il existe une version courte de ce spectacle qui appuie beaucoup plus sur l’aspect tragi-comique de la chute. Dans la version longue, qui sera présentée à Montréal, nous l’abordons beaucoup moins. Nous avons plutôt cherché à savoir ce que la chute, au-delà de son côté physique, pouvait vouloir dire. Nous partons de la première chute, la naissance, à la dernière, la mort. Nous essayons de voir ce que tout cela veut dire d’un point de vue métaphysique.» Sans pour autant se départir d’un ton coquin.

Ce mélange de cabrioles qui se terminent brusquement au sol, d’humour et de considérations existentielles peut certes rappeler l’univers de l’art clownesque, mais Sydney Pin et son comparse ne se réclament pas du tout de cette tradition. D’ailleurs, plutôt que d’approfondir leur introspection et d’en laisser deviner les conclusions à travers une démonstration corporelle pourvue d’un sous-texte, le duo circassien implique l’auditoire dans sa réflexion, l’interpelle, lui parle sur un ton semblable à celui de la conférence.

«Pour nous, explique Sydney Pin, le cirque n’est qu’une porte d’entrée, un outil comme un autre pour communiquer avec le public. Aujourd’hui, le cirque est à la croisée de plusieurs chemins. Dans notre formation, on a eu beaucoup de cours de théâtre, de danse, de vidéo, de philosophie, de physique, etc. Dans les spectacles que nous faisions auparavant chacun de notre côté, nous nous sommes souvent retrouvés à participer à des rencontres avec le public et ce n’était jamais vraiment satisfaisant: nous étions pris au dépourvu, nous voulions toujours en dire plus, etc. Avec ce spectacle, nous avons eu envie d’expliquer notre métier aux gens.» Et c’est la chute qui leur servira d’allégorie.

Chute!

Création et interprétation: Matthieu Gary et Sidney Pin. Regard extérieur: Marc Vittecoq. Éclairages: Clément Bonnin. Une coproduction de la Volte et Porte27. À l’Édifice Wilder – Espace orange, à l’occasion de Montréal Complètement Cirque, du 11 au 15 juillet 2018.

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