Chroniques Nouvelles

Le théâtre face à la censure

Michèle Laurent

L’automne qui vient sera-t-il aussi chaud que cet été mémorable? L’annulation du spectacle SLĀV par le Festival international de jazz de Montréal (FIJM), à la suite des protestations particulièrement véhémentes, et la flambée médiatique ayant découlé de ce geste de censure artistique ont mis le théâtre à l’avant-scène, mais pas pour les bonnes raisons. Le théâtre, dont on parle si peu dans nos médias, méritait mieux que ce déballage d’accusations. Le débat qui se poursuit à l’heure où j’écris ces lignes a sa pertinence, il est même essentiel: c’est l’aspect positif de l’affaire. Aurait-il pu avoir lieu dans un climat plus serein, ouvert, sans que la liberté artistique, et celle du public de juger par lui-même, ne soit bâillonnée? Facile, après-coup, de poser la question: il faut parfois une étincelle pour mettre le feu aux poudres, et certains activistes politiques l’ont, semble-t-il, bien compris.

Je n’ai pas vu SLĀV, je ne peux en parler. Comme d’autres, j’ai été estomaqué par cet enchaînement d’événements regrettables, dont les effets risquent d’être ressentis à long terme par les artistes. Je ne verrai pas Kanata, je ne peux en parler. Sommes-nous plus avancés? La crise a été commentée sans nuances dans la majorité des médias. Nous avons entendu des cris, des insultes aux artistes, au public. Nous avons lu, par la suite, des propos plus nuancés, mais le mal était fait. Je crois, comme Yves Jacques, que les protestataires se sont trompées de cible. Que la situation qu’ils dénoncent dépasse largement le monde théâtral, qui devrait être vu comme un allié, non comme l’ennemi à abattre.

L’affaire SLĀV, et à sa suite celle de Kanata, le spectacle que Lepage a créé avec les comédiennes et les comédiens du Théâtre du Soleil et dont la première devait avoir lieu dans le cadre du prestigieux Festival d’automne en décembre à Paris, a eu le mérite d’amener sur la place publique une discussion qui grondait dans les coulisses, plaçant dans la bouche de tout un chacun les termes d’appropriation culturelle et d’inclusion. Ces concepts ont-ils été bien expliqués? Du moins, on ne pourra plus les ignorer. L’appel à la discussion lancé par certains a été entendu. Des arguments, des prises de position et des récits inédits ont éclairé le débat, mais il en faudra davantage pour dissiper la confusion dans l’esprit du grand public. Le navrant procès d’intention mené contre Betty Bonifassi, Robert Lepage et toute l’équipe de SLĀV, puis contre celle de Kanata, a permis à Lepage et à sa partenaire artistique, Ariane Mnouchkine, d’expliquer leur démarche et d’entendre les vœux de représentants et de représentantes autochtones, en vain.

Dans les prochains mois, les artistes joueront, danseront, chanteront; devront-ils le faire dans de nouvelles limites créatrices? Betty Bonifassi et Robert Lepage, qui ont sans doute leurs torts dans la gestion de la crise, notamment sur le plan des communications, sont-ils les boucs émissaires d’une nouvelle dictature du bon théâtre? Ces créateurs et le public qui les suit sont-ils des racistes? Pourra-t-on, à l’avenir, impunément vilipender les spectateurs à l’entrée des théâtres pour marquer son désaccord? Plutôt qu’une discussion ouverte, la peur de voir les troubles nuire à la réputation (et aux finances?) du FIJM a entraîné l’annulation pure et simple de SLĀV. Celle de Kanata, pour des raisons financières, apparaît comme la conséquence directe de cette première annulation. Un précédent qui fait peur.

Comme ça fait peur de lire ce qui s’écrit dans les réseaux sociaux: chacun, chacune peut y exprimer des opinions qui, dans le brouhaha, semblent toutes se valoir. Ce sont rarement les plus modérées, les plus nuancées, conciliantes et sensibles qui ressortent du lot. Robert Lepage et le théâtre ne sont-ils pas en quelque sorte victimes des réseaux sociaux? Entre protestations légitimes et dérapages, entre appropriation culturelle et racisme, entre manque d’inclusion et intentions malveillantes, entre soupçons et certitudes, entre interrogations et accusations, entre mensonges historiques et vérités tragiques, y a-t-il un juste milieu? Quand la crise sera passée, aurons-nous une réelle volonté de discuter les enjeux de fond soulevés par cet événement? Ceux de la représentativité des artistes racisé.e.s et autochtones sur nos scènes, de l’appropriation culturelle, de la liberté d’expression et de la liberté de création. Ces questions sont complexes, comme la vie, dont les nuances de gris se révèlent infiniment changeantes.

En France, a été créé il y a 15 ans l’Observatoire de la liberté de création, afin «de répondre aux attaques lancées contre des œuvres d’art par des associations souvent réactionnaires»; or, le 3 janvier 2018, dans un article paru dans Libération, cet organisme «s’alarme d’une nouvelle forme de censure venue d’associations antiracistes et féministes». Vouloir interdire des œuvres, livres, films ou spectacles, avant même qu’elles soient créées, «signe l’échec du débat démocratique», selon l’Observatoire mis sur pied par la Ligue des droits de l’Homme. De telles alarmes portent à réflexion, sur cette nouvelle censure qui n’ose dire son nom.

2 commentaires

  1. Philippe Dubé

    Art et éthique

    Les canicules à répétition des dernières semaines ont fait monter le mercure alors que le ridicule des manchettes culturelles n’a pas manqué de tuer dans l’œuf des œuvres d’auteur(e)s et d’artistes pourtant bien intentionnés. En effet, il a fait chaud dans nos chaumières et pour cause, la fournaise des empoignades publiques par médias interposés n’a pas dérougi. Deux questions me turlupinent depuis le début de ces échanges acrimonieux, à savoir : existe-t-il un code de déontologie pour les auteur(e)s, les artistes et le monde des arts en général ? En tant que corps professionnel, s’est-il doté d’un outil éthique qui permettrait d’encadrer ses activités dans l’espace public ? Quand on consulte les sites de l’UNEQ, l’UDA et du CEAD, rien à ce chapitre, hormis leur propre secteur de régie interne. Dans ce contexte, est-il normal qu’un groupe professionnel, au nom de la liberté de création, échappe en quelque sorte aux règles du vivre-ensemble ? Il semble que le temps est venu pour le milieu des arts d’en prendre acte et de trouver les moyens d’endiguer les dérives des dernières semaines. Une belle occasion d’être de son temps en procédant à une mise à jour tout simplement.

  2. Daniel Sernine

    Belle réflexion, Raymond. Je vous envie votre capacité à rester mesuré et pertinent dans vos propos. À lire aussi, sur Huffington Post Québec, la lettre ouverte de Brigitte Haentjens, qui ouvre en finale sur les inquiétudes que plusieurs éprouvent devant les dérives du Conseil des Arts du Canada, peut-être sous influence de la bien-pensance anglo-canadienne…

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