Entrevues

Geneviève Billette et la seconde de surprise

Julien Tremblay-Léger

À l’occasion de la 10e édition du festival de lectures publiques Dramaturgies en Dialogue, produit par le Centre des auteurs dramatiques, Geneviève Billette voit sa pièce, Pou, mise en lecture par Marie-Ève Milot. Le texte, le troisième que l’auteure destine au jeune public après Le pays des genoux (Prix Gratien-Gélinas 2001, Prix Paul-Gilson et Prix du Gouverneur général) et Les ours dorment enfin (Prix Annick Lansman), s’intéresse à un garçon, Pou, qui doit affronter l’une des plus grandes épreuves de sa vie.

Le temps, une notion avec laquelle l’auteure estime avoir depuis toujours «un rapport un peu batailleur», occupe dans cette pièce, comme dans les précédentes, un rôle crucial: «Je prends plaisir à jouer avec la contraction du temps, l’exagération, les débordements qu’elle permet, et, paradoxalement, la précision qu’elle exige. Avec Pou, le phénomène revient au grand galop et de façon extrême. Alors que l’histoire racontée ne dure qu’une seconde, le dernier chronométrage de l’équipe de la lecture affichait 36 minutes! On est vraiment sous la loupe.» Geneviève Billette avoue que l’écriture de ce nouveau texte a été déclenchée par une expérience personnelle: «C’est une première pour moi. Habituellement, je prends feu pour des raisons politiques. Cette fois, ça touchait au plus intime: je ne savais pas comment faire le deuil de mon père. Le chemin, de la douleur vive jusqu’à l’art, est très particulier.»

À travers les aventures initiatiques de Pou, l’auteure souhaite aborder ce qu’elle nomme le refus de la douleur: «La fameuse seconde dont il est question, c’est l’instant où la mort surgit de manière inattendue: appel téléphonique ou visite des policiers. Toutes les morts sont cruelles, tous les deuils sont des chemins de croix, il n’y a pas de hiérarchie dans la douleur, mais ce qui m’intéressait, ici, c’était de cerner la seconde de surprise, l’expérience physique proche de l’électrocution qui, malgré la paralysie, nous fait croire qu’on peut conjurer la réalité. Refuser la douleur (ou les signes de vieillesse, ou la mort) est, à mon avis, une des pires aliénations de l’Occident. Et ça se répercute de plein fouet sur les enfants.»

Entre Ludger, le facteur vivant en marge des valeurs actuellement célébrées, et Pou, le jeune héros qui n’a de cesse de calculer et de combiner, existe une dynamique que l’auteure qualifie de quasi clownesque: «Je me suis longtemps amusée avec ces deux-là, mais ça piétinait. Puis un vieux souvenir de lecture s’est invité: un passage des Chants de Maldoror consacré à la “grandeur” des poux. Grâce aux mots de Lautréamont, mon personnage (qui s’appelait déjà Pou) a pu à la fois s’inventer une armure, voire une armée (inoffensive), et souder à jamais le lien d’amour avec son père.»

Pou

Texte: Geneviève Billette. Mise en lecture: Marie-Ève Milot. Avec David-Alexandre Després, Maude Desrosiers, Gabriel Szabo et Xavier Gaudreau-Poulin. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, à l’occasion de Dramaturgies en Dialogue, le 25 août 2018.

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