Critiques

Chroniques d’un cœur vintage (les mots des autres) : Remettre sur le métier

Annie Ethier

Tantôt installée à une table de travail, où elle commente des citations de ses auteurs préférés (Cioran, Colette, Dany Laferrière…), tantôt debout au micro où, isolée dans la lumière d’un projecteur, elle lit des chroniques de sa vie intime, Émilie Bibeau partage, dans son tout premier spectacle, des parcelles de son «cœur vintage». Celle qui affirme ne pas être née à la bonne époque a conçu un montage à partir de textes radiophoniques écrits pour l’émission Plus on est de fous, plus on lit à ICI Radio-Canada Première.

L’idée n’était peut-être pas si mauvaise, mais la comédienne n’arrive pas à se détacher des chroniques (même littéralement: elle garde le texte toujours en main) et ne trouve pas le liant pour souder ces brefs coups d’œil sur l’existence, la sienne au premier chef. Doux-amers, ses cinq courts textes portent un regard teinté d’autodérision sur les petites frustrations ou les revers ironiques qui parsèment son quotidien, avec ses échecs amoureux, tandis qu’elle tente, un sourire ambivalent aux lèvres, de mettre ceux-ci en perspective en citant les passages les plus désespérés de ses philosophes de prédilection (Cioran, Schopenhauer). Admirative, amoureuse même, de ses auteurs, elle cherche dans «les mots des autres», ce qui inclut ceux de ses amis, un écho à sa quête d’amour, de beauté et de bonheur, ainsi que du réconfort. On souhaiterait pourtant qu’elle s’émancipe de ses lectures, dépasse l’écrit pour livrer un véritable objet théâtral.

Annie Ethier

Dans un préambule longuet, elle explique au public, comme si elle devait se justifier d’être là, la genèse de son spectacle. Elle décrit sa proposition comme la rencontre de Jerry Seinfeld et de Jane Austen sur scène. On veut bien, mais il manque à cette matière corps et organisation. En voyant la comédienne assise à sa table de travail avec tous ses bouquins, on se dit qu’il faudrait y retourner, dans l’ombre: remettre son ouvrage sur le métier, jusqu’à ce que les citations glanées composent un spectacle plus substantiel et que les scènes où elle s’adresse au public sans filtre cimentent l’ensemble. Bien sûr, on apprécie, ici et là, de jolies trouvailles. L’émotion arrive à percer parfois, notamment lorsqu’elle raconte les étés de son enfance à Grenoble et qu’elle comprend, rétrospectivement, la solitude de sa grand-mère italienne écossant des haricots.

Dans la mise en scène dépouillée de Sophie Cadieux, les intermèdes musicaux, délicieusement sirupeux, dévoilent un peu ce cœur vintage que la comédienne ne nous ouvre pas autant qu’on s’y serait attendu. En effet, la jeune femme a beau se décrire comme un «mammifère sentimental», les émotions qui pointent sont vite balayées par le ton distancié qu’elle adopte. Certes, l’autodérision chasse l’apitoiement, ce qui est heureux, mais elle peut aussi empêcher la révélation de soi. On ne peut que souhaiter une version plus aboutie et plus théâtralisée de ces Chroniques.

Chroniques d’un cœur vintage (les mots des autres)

Texte et interprétation: Émilie Bibeau. Mise en scène: Sophie Cadieux. Choix musical: Émilie Bibeau et Sophie Cadieux. Une production d’Émilie Bibeau. À la Petite Licorne jusqu’au 21 septembre.

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